Effets des gaz lacrymo sur la santé des femmes : ce que l'on sait
L'exposition au gaz lacrymogène pourrait avoir des conséquences néfastes sur la santé... et en particulier sur celles des femmes et sur leurs cycles menstruels. On vous explique.
Par Julie Zulian
Rédigé le
En manifestation, comment se protéger des gaz lacrymo ?
Allodocteurs
Depuis début octobre, l'usage des bombes lacrymogènes a été largement employé par les forces de l'ordre dans les manifestations organisées par les lycéens et lycéennes. Mais que savons-nous aujourd'hui de leurs effets sur la santé humaine ?
Que contient une grenade lacrymo ?
Les bombes de gaz lacrymogène contiennent principalement un gaz (dit gaz CS), qui est utilisé comme un moyen de dispersion des foules. Il provoque des pleurs et des irritations, qui sont dites bénignes et passagères.
En 2003, l'Organisation des Nations Unies (ONU) a reconnu les bombes de gaz lacrymogène comme une arme chimique. Il est interdit de les utiliser depuis comme moyens de guerre, selon ce rapport.
Mais cette interdiction ne s'applique pas au maintien de l'ordre dans la vie civile nationale, bien que l'utilisation de cette arme ne soit pas anodine. Elle pourrait avoir des conséquences sur la santé, qui dépassent une simple irritation.
Dérégulation des cycles, crampes utérines douloureuses...
"Je prends la pilule et je ne peux plus avoir mes règles. Le lendemain de la manifestation, mes règles se sont déclenchées", témoigne une anonyme sur le compte Instagram lacrymos_de_sang.
Près de 750 femmes auraient ainsi témoigné de symptômes gynécologiques auprès de ce collectif, dans une enquête participative lancée début octobre.
Lacrymos_de_sang a été fondé par la journaliste Eva-Luna Tholance, autrice de l’enquête Ce que les gaz lacrymogènes font à nos utérus, qui a été publiée dès 2020 par le média Streetpress.
La journaliste y relayait les témoignages de personnes subissant des règles très douloureuses, irrégulières ou abondantes. Elle avait aussi évoqué une incidence sur la grossesse avec un risque de fausse couche due à une exposition au gaz lacrymo.
Très peu d'études scientifiques sur l'impact du gaz lacrymo
Mais au delà des témoignages, que sait-on vraiment de l'impact sanitaire de ce gaz ? Il est en réalité bien difficile de connaître les répercussions sur la santé du gaz lacrymogène, selon Alexander Samuel, enseignant et docteur en biologie moléculaire. Il a, en outre, fait partie des premier lanceurs d'alerte sur les risques liés à l'utilisation de ces armes chimiques durant le mouvement des gilets jaunes.
Le chercheur a en effet commencé à se pencher sur les effets du gaz lacrymo à cause d'une rumeur qui circulait alors parmi certains gilets jaunes. "J'entendais des théories sur les grenades lacrymogènes qui contenaient du cyanure destiné à les tuer. Je n'y croyais pas. Mais le fait est qu'ils subissaient des effets auxquels ils ne s'attendaient pas", rapporte-t-il.
En 2019, il se penche donc sur les études scientifiques menées sur ce gaz pour comprendre ses effets sur la santé. Mais, surprise : "je me suis rendu compte qu'on ne passait pas le millier de résultats. C'est extrêmement rare. Une molécule suscite d'habitude tellement d'analyses qu'il n'est pas possible de toutes les lire", relate-t-il d'emblée.
Comment expliquer les symptômes gynécologiques ?
Alexander Samuel s'associe alors à plusieurs médecins pour mieux comprendre les conséquences possibles d'une exposition au gaz lacrymogène. Les résultats de ses recherches, publiées dans un rapport en 2020, confirment, d'après lui, que le corps métabolise le gaz lacrymogène auquel il est exposé en deux molécules de cyanure.
Le rapport n'a pas été validé par des pairs, soit des chercheurs de la même discipline. Il ne peut donc pas constituer une preuve établie dans la communauté scientifique.
Mais il pourrait fournir une piste de réflexion. Ainsi, si la dose de cyanure n'est pas mortelle, elle pourrait être à l'origine des douleurs constatées par certaines femmes, selon Alexander Samuel.
"La métabolisation du cyanure dans l'organisme cause une hypoxie, qui coupe l'oxygène dans le sang. Cela pourrait être à l'origine des contractions et des douleurs de règles. C'est une hypothèse mécanistique, mais elle pourrait nous permettre d'expliquer le lien de causalité entre gaz lacrymogène et douleurs gynécologiques", détaille-t-il.
1300 témoignages gynéco à l'issue du mouvement Black Lives Matter
Une étude a depuis réuni les témoignages de 1300 personnes aux Etats-Unis. Ils ont été recueillis durant les manifestations du mouvement Black Lives Matter qui se sont déroulées en 2023. 83% des femmes interrogées qui ont été exposées à du gaz lacrymogène ont déclaré avoir subi un symptôme de dérégulation des cycles.
Cette enquête a estimé que plus l'exposition était forte, plus les effets secondaires étaient importants. Parmi les témoignages, 69% ont fait état de crampes utérines douloureuses, 30 % de sensibilité mammaire et 55% de saignements avant la date de leurs règles. Enfin, 19% ont constaté un retard de règles sur le cycle suivant.
Obstacles éthiques et composition tenue secrète
L'étude a été publiée en août 2023 dans la revue médicale internationale Frontiers in Epidemiology. Mais, si "la relecture des études publiées dans ce journal est très stricte, elle se base sur du déclaratif. Il ne s'agit pas d'une étude prospective", admet Alexander Samuel, qui plaide désormais pour un plus long suivi épidémiologique.
"On ne peut pas faire une analyse comme on le ferait avec un médicament. Avec 1000 femmes exposées et 1000 femmes non exposées au gaz, par exemple. Et cela pour des raisons éthiques évidentes. Idéalement, il faudrait un suivi épidémiologique pour avoir une idée des effets secondaires des gaz lacrymogènes", expose-t-il.
L'autre difficulté réside dans le manque de données sur la composition réelle et sur les dosages des lacrymogènes, qui sont maintenus secrets. Un souci de transparence qui avait d'ailleurs été dénoncé par le syndicat policier VIGI dès 2019.
La police, première profession exposée aux gaz lacrymogènes
Les policiers constituent les membres de la première profession exposée aux effets des gaz lacrymogènes. D'autant que "les policiers, et surtout les policières, ne sont pas toujours bien protégées de ce gaz", met en avant Samuel Alexander. Des analyses sur cette population pourrait fournir des informations sur les effets du gaz lacrymo.
Ainsi, un rapport toxicologique de l'Institut national de recherche et de sécurité (INRS), publié en 2014, confirme que le choc irritant est le plus net. Il se manifeste sur l'œil, sur la peau et sur le tractus respiratoire avec des cas de douleur thoracique. Des troubles digestifs et des maux de tête sont aussi possibles.
"Habituellement, ces signes sont régressifs en quelques heures. Toutefois, des effets plus prolongés sur la peau et l'œil (kératite ponctuée) ne sont pas impossibles", mentionne le rapport publié en 2014. Des lésions des voies aériennes pulmonaires sont possibles en cas d’exposition massive et prolongée. Mais les conséquences à long terme de ce gaz sont mal connues, à l'instar de celles sur la reproduction.
Comment bien s'équiper en manifestation ?
Les femmes qui subissent des douleurs gynécologiques peuvent être amenées à avoir peur de manifester. Le chercheur Samuel Alexandre conseille plutôt de se protéger et de réduire, le plus possible, son exposition.
Cela passe par la protection de ses yeux avec un masque ou des lunettes couvrantes. Mais aussi de privilégier un masque A1P3, plus efficace qu'un FFP2. Il est vendu en magasin de bricolage. Il est enfin conseillé aux femmes enceintes et aux enfants d'éviter toute exposition.
"Protéger sa santé ne concerne pas que les manifestants. En fait, toute personne qui rentre en contact avec un gaz lacrymogène est exposée à un potentiel risque. C'est le cas de certaines professions, des passants, des enfants mais aussi des riverains d'un quartier qui peut régulièrement être exposé à ce gaz", conclut-il.