S'ennuyer, c'est bon pour la créativité !

L'ennui est un sentiment que beaucoup d’entre nous ont expérimenté durant les semaines de confinement. Alors qu’on cherche souvent à l'éviter à tout prix, il aurait pourtant des effets positifs sur notre créativité.

La rédaction d'AlloDocteurs
La rédaction d'AlloDocteurs
Rédigé le , mis à jour le

Pendant le confinement, privés de nos sorties et de nos activités professionnelles, nous avons été soumis à une vie avec moins de changements, moins de surprises, moins de rencontres. De ce fait, toutes les journées se ressemblaient et beaucoup ont fini par trouver le quotidien ennuyeux car trop prévisible. Ce confinement a, d’une part, réduit le nombre d’imprévus, et d’autre part nous a été imposé par la situation sanitaire. Il semble que nous éprouvions plus d’ennui dans les situations prévisibles qui de surcroit nous sont imposées. Nous avions donc le cocktail parfait pour nous ennuyer...

Pourquoi n'aimons-nous pas nous ennuyer ?

Ce confinement pourrait se résumer à la fameuse réplique d’Anna Karina dans Pierrot le Fou "Qu’est-ce que je peux faire, j’sais pas quoi faire ! ". On déteste s’ennuyer et on se plaint également de cet ennui. Une expérience du psychologue américain Timothy Wilson publiée dans Science en 2014 révèle même que des sujets préfèrent encore recevoir des chocs électriques, donc des stimulations désagréables, plutôt que d’être livrés à eux-mêmes, sans rien faire, avec leurs pensées..

La "faim" de l'esprit

Des études montrent que c’est lorsqu’on s’ennuie qu'on est le plus créatif. Notre attention est mobilisée par la nouveauté, c'est pour cela que nous perdons le fil d’un discours si celui-ci est fait avec une voix trop monotone. Lorsque nous commençons à nous ennuyer, c’est parce qu’il n’y a pas grand-chose de nouveau qui sollicite notre attention. De fait, nous commençons à ne plus pouvoir nous concentrer, notre esprit se met à vagabonder. C’est cet état de vagabondage mental que souvent nous n’apprécions pas et qui nous alerte sur le fait que nous sommes en train de nous ennuyer et nous fait réagir. 
Grâce à lui on va comprendre qu’on est dans une situation qui ne nous satisfait pas intellectuellement. Si nous ne ressentions pas d’ennui, nous pourrions avoir tendance à nous enfermer dans des situations qui ne nous motivent pas et qui n’ont aucun intérêt pour nous. L’ennui peut être vu comme une émotion adaptative qui va nous détourner d’une activité inintéressante pour nous réorienter vers une activité beaucoup plus satisfaisante. L’ennui peut ainsi être vu comme l’équivalent un signal de "faim" intellectuelle pour le cerveau. 

L'ennui, la clé de la créativité

C'est d’ailleurs l’ennui qui est à l’origine de grandes découvertes. L’exemple le plus connu est celui d’Isaac Newton qui aurait eu ses idées les plus brillantes lors d'une retraite en pleine campagne après ses études secondaires, et les exemples de ce type foisonnent dans la littérature scientifique. 

On peut par exemple montrer des vidéos à des sujets afin de leur faire ressentir soit de l’ennui, en leur montrant par exemple pendant un temps assez long des gens en train de suspendre des habits mais on peut également susciter d’autres émotions comme la joie, la tristesse, la détente etc...en montrant des vidéos correspondantes.

On va donner par la suite des tâches de créativité, comme trouver le plus grand nombre d’utilisations possibles avec un objet simple comme une coupelle en plastique, ou encore en proposant un mot comme "véhicule", en demandant aux sujets de donner des exemples.
Dans ce cas, les chercheurs constatent que les sujets qui s’étaient ennuyés avant vont produire les résultats les plus créatifs. 
D’après ces recherches, l’ennui semble être le sentiment le plus efficace pour créer, comparé aux autres sentiments. 
C’est donc peut être pour cette raison que le confinement s’est accompagné d’une explosion de la créativité. 

Comment expliquer le lien ennui-créativité d’un point de vue biologique ? 

Sur ce schéma, les aires essentiellement frontales et pariétales qu’on appelle le réseau par défaut qui s’activent lorsqu'on demande à un sujet "de ne rien faire" c’est-à-dire de penser librement, sans faire de tâche précise, s’activent également lorsqu’il ressent de l’ennui. Ces activations sont au moins aussi importantes que celles qui s’activent lorsqu'on fait une tâche précise, comme écouter, regarder ou encore faire attention. Il est donc faux de penser que lorsqu'on ne fait rien "intellectuellement", le cerveau est inactif.


Cette image, tirée des travaux de Markus Raichle a beaucoup contribué à nos connaissances sur ce réseau par défaut. Cette activité cérébrale lorsque "nous ne faisons rien de particulier" pourrait bien être la "signature" de notre cerveau. Par ailleurs, ce qui est intéressant, c’est que ces aires qui sont impliquées dans le réseau par défaut et l’ennui, sont également, en partie justement celles qui sont activées dans la créativité. 

L’ennui est nécessaire mais il peut devenir pathologique... 

Si s’ennuyer peut permettre d’être plus créatif, il ne faut pas non plus passer son temps à s’ennuyer, car dans ce cas, on peut faire un véritable "bore-out", qui est aussi difficile à gérer que le burn-out. Il survient non pas lorsqu'on est trop stimulé mais au contraire lorsqu'on est sous-stimulé sur le plan intellectuel. C’est le cas par exemple chez l’adulte s'il n' a pas assez de travail dans la journée ou si ce travail est trop simple pour le stimuler intellectuellement.

De la même manière, les enfants peuvent souffrir de ne pas assez être stimulés sur le plan intellectuel, par exemple s’ils sont dans une classe en dessous de celle dans laquelle ils devaient être, ou tout simplement si on ne les sollicite pas assez. Dans ce cas, on peut avoir une véritable inhibition des processus cognitifs, car n’étant pas sollicités, la mémoire, l’attention, le raisonnement, le jugement critique...toutes ces fonctions normalement mises en jeu dans les tâches qui nécessitent une réflexion vont devenir de plus en plus difficiles à mettre en œuvre. 

Donc si l’ennui peut parfois nous permettre d’être plus inventifs et plus créatifs, attention, il faut un savant dosage entre ennui et activité intellectuelle.
C’est parce qu’il survient après une période de stimulation intellectuelle que l’ennui peut être efficace. Si nous passons notre temps à nous ennuyer, le risque est grand d’inhiber nos capacités et de perdre au contraire en créativité !