Femmes tunisiennes : petits arrangements avec la virginité

De très nombreuses Tunisiennes ont recours à des opérations de reconstruction de l'hymen, hyménorraphie et hyménoplastie, pour arriver "vierges" au mariage. L'ampleur du phénomène met en lumière la situation de ces femmes, prises en étau entre la société musulmane moderne et le poids des traditions. Nedra Ben Smaïl, une psychanalyste tunisienne, s'est intéressée à ces nouvelles réalités.

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Femmes tunisiennes : petits arrangements avec la virginité
Femmes tunisiennes : petits arrangements avec la virginité

"Environ trois quarts des jeunes Tunisiennes en passe de se marier ont recours, dans le secret, à des intervention dites de "revirgination"" déclare Nedra Ben Smaïl, psychanalyste et auteur de Vierges ? La nouvelle sexualité des Tunisiennes. Ces données, elle les a recueillies en menant l'enquête auprès de médecins gynécologues qui pratiquent ces opérations. Le phénomène concerne les femmes de toutes les catégories socioprofessionnelles, urbaines ou non. En quoi consistent ces interventions ? Quelles raisons poussent les Tunisiennes à s'y soumettre ? Comment les médecins et les autorités religieuses les perçoivent-ils ?

Hyménorraphie et hyménoplastie

Deux sortes d'opération existent : l'hyménorraphie et l' hyménoplastie. La première représente la situation la plus commune. Elle consiste à reformer l'hymen de jeunes filles ayant eu peu de relations sexuelles, grâce aux lambeaux hyménaux encore présents. L'hyménorraphie doit être effectuée dans les jours qui précèdent le mariage car elle donne un résultat très fragile. D'autres femmes, qui ont eu une véritable vie sexuelle, doivent subir une hyménoplastie. Dans ce cas, il est nécessaire de pratiquer une véritable reconstruction de l'hymen, à partir d'une membrane interne du vagin.

"Les jeunes femmes tunisiennes sont tout à fait au courant de ces pratiques", explique Nedra Ben Smaïl. "Les informations circulent par le bouche à oreilles, mais il existe surtout des centaines de forum, sur Internet, consacrés à ces questions."

La virginité, valeur enracinée

La généralisation du recours aux opérations de reconstruction de l'hymen met en évidence un point indéniable : les Tunisiennes ont choisi d'avoir des relations sexuelles hors mariage. Une réalité qui s'explique, au moins en partie, par l'évolution de l'âge du mariage. "En Tunisie, les femmes se marient en moyenne entre 29 et 30 ans. Il y a un hiatus entre cet âge et l'âge biologique de l'accession à la sexualité, entre 16 et 22 ans. Comment imaginer, pour ces jeunes femmes, être encore vierges à 27 ou 28 ans ?", explique Nedra Ben Smaïl.

Mais le poids des traditions est lourd et la virginité reste perçue comme un élément de l'identité arabe et musulmane : "Pour la très grande majorité des hommes, la virginité reste une valeur fondamentale", continue-t-elle. "Mais c'est le cas aussi pour les femmes". Elles se trouvent en effet dans une situation complexe et ambivalente. "Je pense qu'elles aimeraient ne pas se soumettre à ces opérations. Cela reste une violence sur le corps. Mais les femmes ne sont pas prêtes à renoncer au "pouvoir" que leur donne ce don de leur hymen à l'homme. Elles ne veulent pas hypothéquer leur vie de femme et de mère, en dérogeant à la tradition", analyse Nedra Ben Smaïl.

Plusieurs vies en une

D'après la psychanalyste, la société tunisienne moderne pousse les jeunes femmes à vivre leur vie en deux temps. "Dans un premier temps, les filles vont à l'université, tombent amoureuses et ont des rapports sexuels. Je dirais que c'est une période d'" arrangement avec Dieu". Elles assument comme elles peuvent la vérité de ce qu'elles vivent à ce moment précis. Et sachant que la solution de la reconstruction existe."

Et puis vient le moment de se marier. Si les futures épouses peuvent rencontrer un homme qui accordera une moindre importance à la question de la virginité, ce n'est bien sûr pas toujours le cas. "Lorsque le futur mari exige que son épouse soit vierge, elles renoncent à tout négociation et entrent alors dans une mascarade complaisante".

La "bénédiction" des médecins et des autorités religieuses ?

"La majorité des médecins que j'ai rencontrés pour mon enquête se montrent très empathiques à l'égard de ces femmes. Ils ont conscience qu'elles ne peuvent pas, individuellement, transformer la société et entendent soulager leur souffrance. Ils prennent à leur compte une certaine angoisse sociale", déclare Nedra Ben Smaïl. Les médecins, bien sûr, peuvent refuser de pratiquer ces interventions. Les hyménoplasties et hyménorraphies ne sont pas des interventions curatives ou esthétiques, mais sociales. Ils évaluent donc chaque demande au cas par cas, d'un point de vue moral et éthique. "Les médecins refusent, par exemple, de pratiquer plusieurs fois une intervention de ce type chez une jeune fille qui monnaierait sa virginité. Mais ces cas sont extrêmement rares."

Les autorités religieuses, elles, se sont prononcées sur les questions des opérations de revirgination, par deux fois : en 1987 et en 2007. Il y a 5 ans, une fatwa qui les autorisait a été édictée. "Les autorités les ont déclarées licites pour maintenir la cohésion dans la société. Pour les religieux, la valeur de la discrétion, qui s'oppose au dévoilement de la vie intime, se place au-dessus de celle de la vérité", résume la psychanalyste.

Un nouveau rapport à la virginité

D'après Nedra Ben Smaïl, le monde musulman se trouve dans un "entre-deux", entre le tabou de la virginité et un nouveau rapport à cette virginité. "Pratiquer ce type d'interventions garde intact le tabou dans les sociétés musulmanes en les empêchant de s'y confronter", constate-t-elle. Mais en parler, a selon elle l'effet inverse : "Plus on en parle et plus le sujet devient un débat de société qui "détotémise " le tabou. "Et les hommes se trouvent eux aussi contraints à amorcer un travail psychique à propos de ces questions."

La virginité des femmes, jusque-là, entrait dans le champs de la tradition et de la religion. Il faut désormais compter sur la médecine. "La médecine a certes produit des demandes. Mais elle a aussi permis de transgresser les interdits. Les femmes utilisent les moyens qui leur sont donnés. Et à mon sens, elles ont raison."

Comment la situation va-t-elle évoluer ? Difficile à dire. "On peut imaginer que les politiques puissent s'emparer de cette question. Il y a en Tunisie un retour à l'islamisation. Espérons que cette question ne soit pas utilisée contre les femmes."

Livre

  • Vierges ? La nouvelle sexualité des Tunisiennes
    Nedra Ben Smaïl
    Coll. D'Islam et d'Ailleurs
    Ed. Ceres, juillet 2012
    Ce livre est également disponible en librairie en France ou commandable sur  www.ceresbookshop.com

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