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La santé des femmes en Éthiopie

Le prix Nobel de la paix vient d’être attribué au premier ministre éthiopien, artisan d'une réconciliation spectaculaire entre son pays et l'Erythrée voisine. Mais qu'en est-il de la santé des femmes en particulier lors des accouchements ? 

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La santé des femmes en Éthiopie

La santé de la population devait bénéficier de cette paix retrouvée entre l’Éthiopie et l’Érythrée, dans ce qu’on appelle la corne de l’Afrique.

Or, le tableau est plus nuancé. Ceux qui suivent l’actualité de ce pays le savent : depuis son arrivée au pouvoir il y a un an et demi, le Premier ministre Nobélisé, Abiy Ahmed, a aussi changé la politique intérieure en contrôlant moins les oppositions. Cela se traduit par la montée de tensions ethniques et religieuses. Des conflits ont provoqué 78 décès la semaine dernière et le déplacement ces derniers mois de plus d’un million d’Ethiopiens dont les conditions de vie sont désormais précaires.

   

Le nouveau gouvernement porteur d’améliorations pour la santé ?   

L’instabilité règne dans le pays mais ce gouvernement n’hésite pas à utiliser des moyens originaux pour sauver des vies. Ainsi, le 24 octobre, le ministre de la santé était présent pour la présentation du clip d’une chanson. Un clip annoncé aussi solennellement qu’une nouvelle action politique. Car ce clip doit lutter contre la mortalité maternelle. La chanson parle d’un paysan dont la femme meurt en accouchant dans sa maison… 

"Heureux et impatient de célébrer la naissance de son bébé… mais il les a perdu tous les deux parce que sa femme n’est pas allée à la clinique.
Il s’est senti perdu à cause de sa perte qui l’a laissé sans espoir. Elle espérait que l’accouchement se terminerait dans les rires mais il a conduit à sa mort et lui il a pleuré amèrement". 

Le clip évoque les obsèques, le chagrin du père, la perte de son premier fils puis il montre des images heureuses de familles dont les femmes ont accouché dans un centre de santé. Les deux chanteurs sont des stars en Ethiopie, ils reprennent chacun les paroles dans une des deux langues les plus parlées du pays. L’espoir des autorités sanitaires c’est que le message arrive ainsi partout, dans tous les milieux et surtout dans la moitié des familles du pays où la grossesse et l’accouchement se déroulent encore sans aucune aide médicale. A cause de cette tradition, 1 grossesse sur 250 entraîne le décès de la mère et une sur 33 celui du bébé.

Les structures sanitaires sur le terrain  

Des efforts majeurs ont quand même été faits ces dernières années dans ce domaine. En 1990, la mortalité maternelle était presque trois fois plus importante et la mortalité des enfants de moins de 5 ans aussi. Ces progrès sont liés à un grand programme de construction d’infrastructures sanitaires sur tout le territoire : hôpitaux, centres de santé et "postes de soins" locaux. 

On peut voir des bâtiments récents d’un petit hôpital à Muke Turi, à une centaine de kilomètres d’Addis Abeba, avec du matériel moderne, une échographie et des couveuses toutes neuves. Le Ministère de la Santé vient aussi de réaliser des vidéos pour promouvoir les soins offerts dans ces structures. Yacob Seman, le directeur général des services médicaux au Ministère de la Santé présente des statistiques impressionnantes sur le nombre d’établissements et de centres de formation de soignants créés. Comme l’Ethiopie manquait d’enseignants dans ce domaine, l’Université canadienne de l’Alberta en a "prêté" plusieurs. Le Dr Khalid Aziz, pédiatre, en fait partie, il raconte comment une formation adaptée au contexte pouvait déjà beaucoup changer les choses. 

"Des choses simples comme le fait de chauffer la pièce, de s’assurer que chacun se lave les mains, s’assurer que le bébé soit en peau à peau plutôt que dans un berceau après la naissance, ces choses simples peuvent avoir beaucoup d’influence sur l’efficacité des soins de santé". 

Le Dr Aziz confirme que le grand défi aujourd’hui est bien de changer les habitudes et d’ailleurs, son université a coproduit la chanson qu’on vient d’écouter… Il espère vraiment qu’elle conduira plus de femmes vers les maternités.

Une partie de la population vit loin des centres de santé  

Beaucoup vivent en zone rurale, cela fait partie des obstacles, même si les constructions récentes ont permis de réduire cette distance. C’est loin d’être le seul problème, il y a aussi une question de repérage des symptômes inquiétants. Les espoirs de progrès ne reposent pas entièrement sur cette chanson, ils viennent surtout du développement de nouveaux acteurs de santé : les relais communautaires. C’est-à-dire des femmes pour la plupart, issues des villages où elles deviennent le premier maillon de la chaîne de soins. Assefu Tuemay, agent de santé local, à Amde Woyane présente une partie de ses missions.

"Je contrôle les conditions d’hygiène générales du foyer, c’est-à-dire son environnement, les infrastructures, l’existence de latrines et les pratiques de lavage de main, l’accès à l’eau et aux installations sanitaires. Je demande aussi si une femme est enceinte ou en cours d’allaitement dans la maison et s’il y a des enfants de moins de 5 ans. Je vérifie que les femmes enceintes vont aux visites prénatales et que les enfants ont bien été vaccinés comme prévu. Ensuite je continue à donner des services de conseils à toute la famille". 

Sa patiente, elle, indique que son enfant a été vacciné dès la naissance et qu'elle a aussi reçu une injection ce qui lui a évité d’avoir une hémorragie trop importante après l’accouchement.

Grâce aux relais comme Assefu, depuis 2016, le nombre d’enfants nés en milieu rural avec un accompagnement médical a doublé mais il représente encore moins de la moitié des accouchements. Alors désormais, le Dr Meseret Zelalem, Directrice de la santé maternelle et infantile au Ministère de la Santé explique que ces actrices de santé très intégrées ont aussi pour mission de s’adresser aux hommes. Ce sont souvent eux qui restent décisionnaires, en mesure d’organiser la garde des premiers enfants, d’autoriser le recours aux soins ! 

L’amélioration de la santé passe par l’évolution des traditions  

C’est particulièrement le cas en Ethiopie pour la santé des femmes qui reste très menacée par les mutilations génitales et le mariage des très jeunes filles. Le gouvernement vient de lancer cet été un grand programme national de lutte contre ces pratiques. Le Dr Zelalem explique comment les relais locaux tentent d’expliquer aux hommes les dangers liés au mariage avec une enfant, le risque mortel des grossesses précoces lorsque le bassin est trop étroit… Le programme prévoit aussi de mobiliser les relais religieux. Cela compte aussi beaucoup pour la lutte contre les mutilations génitales. Un combat naturellement soutenu par l’Unicef qui a réalisé un clip choc et qui a montré à des hommes une excision… et filmé leur réaction.
 

"- Je suis choqué… vraiment choqué... Cette enfant innocente qui pleure, qui crie… Cela doit s’arrêter ! C’est comme si on la tuait "! 
"- Je ne sais pas quoi dire vraiment. Les autorités compétentes doivent arrêter ça tout de suite. C’est vraiment insupportable".

Pour reprendre ce que dit le dernier témoin, la loi interdit déjà les mutilations génitales mais leur disparition dépend d’autre chose. Par exemple, les familles ont peur que leur filles ne trouvent pas de mari si elles sont intactes (toujours avec leur clitoris et n’ont pas été excisées). Il va falloir du temps, et des hommes, des leaders d’opinion, capables de dire qu’ils épouseront des femmes préservées.