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Bebés génétiquement modifiés : le scientifique présente publiquement ses recherches

Après avoir annoncé la naissance de deux enfants génétiquement modifiés sur YouTube, He Jiankui répond aux questions de chercheurs très critiques vis à vis de sa démarche scientifique.

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Bebés génétiquement modifiés : le scientifique présente publiquement ses recherches
Bebés génétiquement modifiés : le scientifique présente publiquement ses recherches

 Après l'annonce, le chercheur présente ses excuses

"Je dois présenter mes excuses pour le fait que ce résultat ait fuité de façon inattendue".  Ce sont les premiers mots de l'exposé très attendu de He Jiankui, le scientifique chinois qui a annoncé lundi 26 novembre, sur YouTube, avoir permis la naissance de deux jumelles génétiquement modifiées. Il a presenté les résultats de ses recherches lors du second Sommet international sur l'édition du génome qui se tient à Hong Kong du 27 au 29 novembre. 

Son équipe de chercheurs a modifié génétiquement des embryons humains pour les rendre résistants au VIH. Elle les a ensuite implantés dans l'utérus de la mère puis suivi, toujours d’après le chercheur, la grossesse qui s'est terminée avec succès il y a quelques semaines.

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 Révélations sur quelques détails concernant le procédé scientifique 

Au cours de sa présentation, He Jiankui a présenté plus en détail le déroulement de cet étonnant essai clinique. Les premières expériences ont été menées sur des singes, a-t-il expliqué. Le protocole a ensuite été adapté à l'homme. Sept couples composés d'un père séropositif et d'une mère séronégative se sont portés volontaires pour l'essai.

Le sperme du père a été purifié avant la fécondation in vitro. Cette technique permet en effet d’éliminer le virus du sperme. Quelques heures après la fécondation, les chercheurs ont injecté dans l’embryon tout le nécessaire pour une modification génétique ciblée et précise : la fameuse molécule CRISPR-Cas9. Elle joue le rôle de ciseaux génétiques moléculaires coupant l’ADN à un endroit bien précis pour remplacer un gène par un autre. Avec la molécule CRISPR-Cas9, les scientifiques ont injecté une version mutée du gène CCR5, un gène qui permet la production d'une protéine indispensable au virus pour infecter les cellules. La mutation du gène empêche au VIH de rentrer dans les cellules. L'infection se révèle alors impossible.

La modification génétique, si l'on en croit He Jiankui, a été réalisée sur 24 embryons. Quatre de ces embryons étaient viables plusieurs jours après la fecondation. Deux des quatre embyons étaient modifiés génétiquement, ils ont été implantés dans l'utérus maternel.

À partir de ce moment, la grossesse a fait l'objet d'une surveillance constante. Une amniocentèse et des tests génétiques ont été réalisés à 12, 14 et 19 semaines. Le principal risque était que le gène n'ait pas été inséré au bon endroit, modifiant involontairement l'ADN, avec des conséquences potentiellement catastrophiques pour les fœtus.

Selon le chercheur, les filles seraient nées il y a quelques semaines, en parfaite santé. Des tests génétiques et sanguins supplémentaires auraient confirmé le succès de la procédure.

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 Les résultats n'ont pas encore été vérifiés 

Malgré cette présentation du protocole, aucune de ces données n'a été analysée ni évaluée par la communauté scientifique. Pour le moment, aucun article ne fait état de ces expériences même si, assure He Jiankui, "un article a été écrit" et est en cours de révision. D'autre part, l'identité des parents reste inconnue, gardée secrète afin de les protéger (en Chine, il est interdit de révéler l'identité des personnes touchées par le VIH). L'existence des deux filles et le succès de la procédure n'ont donc pas été confirmés.

 Une procédure irresponsable et injustifiée

Le président du sommet, et lauréat du prix Nobel David Baltiore a pris la parole, avant le débat, suite à la présentation du chercheur, pour en dénoncer la démarche. L'éminent scientifique a répété ce qui avait été établi lors de la dernière réunion internationale : effectuer une édition génomique à des fins thérapeutiques sur des embryons "est irresponsable". D'autant plus lorsque la communauté scientifique n'est pas impliquée. Par ailleurs, rien ne justifie, d’un point de vue clinique, cette intervention, selon le prix Nobel. Après le nettoyage du sperme, les filles conçues par fécondation in vitro ne couraient presque aucun risque d’être infectées par le VIH. Cette procédure devrait plutôt être testée sur de maladies génétiques mortelles pour lesquelles l'édition génomique pourrait-être le seul espoir.

 Que savons-nous vraiment du gène CCR5 ?

Deux modérateurs ont posé plusieurs questions au scientifique afin de faire la lumière sur ces recherches qui restent nébuleuses. La première question est strictement scientifique : sommes-nous sûrs d'en savoir assez sur ce gène, CCR5, pour pouvoir le manipuler de cette façon? Selon le chercheur, oui. Il s’agit d’un seul gène, facile à remplacer, étudié depuis des décennies. De plus, la mutation introduite est une mutation que des millions de personnes ont naturellement et qui ne représente aucun danger.

Mais cette mutation est très rare en Chine et il existe peut-être des raisons évolutives qui ont limité sa diffusion dans cette région. Cette mutation d'une protéine du système immunitaire pourrait-elle exposer les enfants à d'autres virus ? Impossible de le savoir pour le moment. Le scientifique affirme que les jumelles seront surveillées de près.

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 Les parents étaient-ils vraiment conscients des risques?

Au cours du débat, de nombreux scientifiques ont exprimé leurs inquiétudes par rapport au consentement des couples à participer à ces procédures expérimentales. Etaient-ils conscients de risques ? Il s'agit en effet d'une procédure encore jamais effectuée chez l'Homme. Une modification génétique de l'embryon entraîne une modification génétique de toutes les cellules de l'organisme des jumelles. Cette mutation sera ainsi transmise à la descendance et, vu l'état de la recherche à ce sujet on ne sait pas avec quelles conséquences. Le chercheur a assuré avoir expliqué chaque détail de l'expérience pendant une heure à tous les couples et avoir répondu à toutes leurs questions.

Y a-t-il d'autres expériences en cours ? La réponse de He Jiankui est non. "Une pause est observée dans les essais cliniques compte tenu de la situation actuelle".

 Une procédure illégale

Ces expériences violent la loi, comme le précise un article publié le 28 novembre par le journal chinois Global Times. "Xu Naping, vice-ministre des Sciences et de la Technologie, a déclaré qu'une loi de 2003 permettait des expériences de modification génétique sur des embryons qui pouvaient rester viables que pendant 14 jours". Le Comité national de la santé de Chine a demandé aux autorités d'enquêter de manière approfondie sur cette affaire.

Pour sa part, l’Université de sciences et technologies du Sud de Shenzhen, où le chercheur est rattaché a déclarée de ne pas être au courant des études menées.

En France, l'Académie nationale de médecine et l'Académie des sciences ont joint leurs voix jeudi aux nombreuses condamnations à l'encontre du chercheur chinois. "La modification du génome d'embryons humains suscite des interrogations majeures dans la mesure où elle sera transmise à la descendance et aux générations suivantes. Elle ne saurait être mise en oeuvre quand le but recherché peut être atteint par d'autres moyens comme c'est le cas pour la prévention d'une infection par le VIH", jugent les deux sociétés savantes dans un communiqué.

Les deux Académies soulignent toutefois "l'importance" des "recherches responsables" sur l'édition du génome, "y compris quand elles sont menées chez l'embryon", car ces nouveaux outils "ouvrent des espoirs pour prévenir ou traiter des pathologies". Mais faire naître des enfants dont le génome a été modifié à l'état embryonnaire ne devrait être entrepris "qu'après approbation du projet par les instances académiques et éthiques concernées et un débat public approfondi", ajoutent-elles.

Par Camilla de Fazio