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Attentats : un bêtabloquant pour traiter stress post-traumatique et phobies

Cinquante-cinq ans après sa découverte, le tout premier bêtabloquant pourrait aider à diminuer l'état de stress post-traumatique, selon plusieurs recherches menées depuis une dizaine d'années. Il y a quelques mois, des chercheurs toulousains préconisaient son emploi, dans un cadre contrôlé, pour accompagner les personnes profondément touchées par les attentats de 2015. Le 12 avril 2016, l'assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) a annoncé le lancement d'une étude pilote dans 15 de ses hôpitaux, impliquant 400 patients. Des travaux norvégiens suggèrent que le même médicament pourrait fortement amoindrir certaines phobies.

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Attentats : un bêtabloquant pour traiter stress post-traumatique et phobies
Des comprimés de propranolol. (cc-by-sa Garzfoth)

Une piste envisagée depuis plus de vingt ans

De nombreux travaux ont montré que le plus célèbre des bêtabloquants, le propranolol (voir encadré), court-circuite l'action de la noradrénaline, un neurotransmetteur impliqué dans le maintien de la vigilance, de la production de rêves, mais aussi la mémorisation d'évènements stressants. Cibler cette noradrénaline pour aider les patients souffrant de stress post-traumatique est ainsi envisagé depuis plus de vingt ans [1] par les chercheurs.

Le propranolol est un médicament qui agit de façon peu sélective sur le système nerveux sympathique [7]. Il s'agit du premier bêtabloquant découvert [8]. Son brevet est tombé dans le domaine public.

Plusieurs expérimentations ont été menées dans les années 2000 pour mettre cette hypothèse à l'épreuve des faits, notamment au Québec, sous la houlette du chercheur Alain Brunet [2]. Les premières recherches ont porté sur la capacité de mémorisation à court terme de "souvenirs émotionnels" (essentiellement celle de séquences choquantes projetées à des volontaires). Si elles ont confirmé le potentiel d'une telle approche [3], son efficacité en situation clinique réelle reste encore incertaine.

Car l'état de stress post-traumatique (ESPT) renvoie à une réalité bien plus douloureuse que celles décrites dans ces recherches initiales. Cauchemars récurrents, sommeil perturbé, peur d'être exposé à des situations susceptibles de raviver les souvenirs, évitement des lieux évoquant de près ou de loin l’événement traumatique... l'ESPT de fait est extrêmement handicapant pour les personnes qui en sont victimes.

Réduire les séquelles psychologiques des attentats de novembre 2015

En France, le laboratoire du stress traumatique du CHU de Toulouse explore le potentiel du propranolol depuis 2007. Chargés du suivi clinique des patients souffrant des séquelles psychologiques suite à l'explosion de l'usine AZF en septembre 2001, les chercheurs se sont inspirés des travaux d'Alain Brunet pour réaliser une expérience sur huit volontaires, suivis sur six mois (essai ReducTrauma). Quatre-vingt dix minutes après absorption du bêtabloquant - le temps que la substance active puisse interagir avec l’organisme - les médecins ont invité les patients à relater leurs souvenirs de l'événement. La transcription de ces souvenirs leur a été ultérieurement soumise au cours de cinq autres séances sous propanolol, sous la surveillance des chercheurs, au CHU.

Les bêtabloquants sont des substances chimiques qui, introduites dans l’organisme, régulent et ralentissent la fréquence cardiaque. En outre, elles réduisent le trac et accroissent la stabilité émotionnelle. Ces médicaments sont parfois détournés pour "doper" la concentration des sportifs professionnels, et sont donc interdits lors des compétitions.

Les résultats présentés en 2011, conjointement à des recherches nord-américaines, suggèrent qu’une telle procédure permet d’amoindrir sensiblement, et durablement, les symptômes du stress post-traumatique.

Fin 2012, les chercheurs toulousains ont initié un nouveau programme de recherche, impliquant des centres hospitaliers de Lille, Montpellier et Bordeaux. Portant sur une soixantaine de patients, elle doit valider l’intérêt de ce protocole de traitement avec propranolol pour l'ESPT, en double-aveugle contre placebo[4].

Alors que tous les participants n’ont pas encore été recrutés, d’autres ont déjà achevé l’étude, détaille à Allodocteurs.fr le docteur François Ducrocq, psychiatre lillois impliqué dans l’étude. "Suite aux évènements du Bataclan, nous avons songé à lever l’aveugle sur cette étude", nous explique le clinicien. L’idée était de valider sans plus tarder les résultats, pour décider en toute connaissance de cause de l’intérêt du traitement pour les personnes commençant à manifester un ESPT suite aux attentats.

Cette interruption de l’essai n’aura finalement pas lieu, afin de préserver la validité des résultats de cet important essai, mais aussi "[parce que] les données en faveur de l’efficacité du propranolol sont suffisantes pour initier une « recherche action » avec les personnes souffrant d’ESPT suite aux attentats du 13 novembre 2015". Ces victimes devraient donc se voir proposer dans les mois prochains le protocole ReducTrauma, indépendamment de l’essai clinique national.

Le propranolol pour traiter l'arachnophobie ?

La capacité du propranolol à éroder nos réflexes de peur et freiner l’enracinement de mauvais souvenirs pourrait bénéficier à un nombre de personnes plus grand encore, si plusieurs travaux récents venaient eux aussi à être confirmés.

En 2012, un protocole similaire avait également suggéré que le propranolol pouvait réduire, à la marge… certaines attitudes racistes inconscientes.

Au printemps 2015, deux chercheuses néerlandaises ont en effet publié les résultats d’une expérience en double aveugle menée sur une trentaine de femmes souffrant d'arachnophobie[5]. Quelques instants après avoir été mis, deux minutes durant, en présence d’une mygale, la moitié des participantes ont reçu un comprimé du fameux bêtabloquant, les autres recevant un placebo. Une majorité de patientes qui avaient reçu le vrai médicament auraient, durant toute une année, vu leur peur panique des araignées disparaître, certaines parvenant à toucher sans peur les arachnides lors de quelques séances test.

Un essai dont les détails ont été présentés en octobre 2015 suggère que le propranolol permet d’obtenir des résultats significatifs chez des toxicomanes et des alcooliques en état de manque[6].

L’ensemble des chercheurs et cliniciens impliqués dans les études insiste sur le fait que ce médicament ne doit être utilisé que dans un cadre contrôlé, impliquant un suivi médical strict.

Aussi encourageants que soient les résultats obtenus avec ce bêtabloquant, d’autres spécialistes s’interrogent sur les effets pervers de telles thérapies. Certains s’interrogent sur la valeur qu’auront, aux yeux de la justice, les souvenirs des témoins de catastrophes dont on aura, en quelque sorte, accéléré l’oubli. D’autres se demandent si la lenteur de la reconstruction psychologique, suite à traumatisme, ne fait pas partie d’un processus qui, chez certains, permet ultérieurement d’affronter l’existence avec une force et une volonté unique… Et de s’interroger : jusqu’où est-il éthique d’accompagner les patients à passer outre, voire à ignorer leur souffrance ?


[1] Voir notamment :

  • β-Adrenergic activation and memory for emotional events. L. Cahill, J.L. McGaugh et coll. Nature, oct. 1994. doi:10.1038/371702a0
  • Chronic Administration of Propranolol Impairs Inhibitory Avoidance Retention in Mice. K.A. Nielson et coll. Neurobiology of Learning and Memory, mars 1999. doi:10.1006/nlme.1998.3873
  • Attenuation of emotional and non-emotional memories after their reactivation: role of beta adrenergic receptors. J. Przybyslawski, P. Roullet, S.J. Sara. J. Neurosci. août 1999 doi:10.1016/j.physbeh.2015.09.010
  • Role of norepinephrine in the pathophysiology and treatment of posttraumatic stress disorder. S.M. Southwick et coll. Biological Psychiatry, nov. 1999. doi: 10.1016/S0006-3223(99)00219-X

[2] Voir notamment :

  • Immediate treatment with propranolol decreases posttraumatic stress disorder two months after trauma. G. Vaiva, A. Brunet et coll. Biol Psychiatry. nov. 2003 doi:10.1016/S0006-3223(03)00412-8
  • Effect of post-retrieval propranolol on psychophysiologic responding during subsequent script-driven traumatic imagery in post-traumatic stress disorder, A. Brunet et coll. Journal of Psychiatric Research, mai 2008. doi:10.1016/j.jpsychires.2007.05.006

[3] Selon une méta-analyse critique publiée en juillet 2013, portant sur des études comparant l’efficacité du propranolol à celle d’un placebo, ce médicament semble bel et bien limiter "[la consolidation, la reconsolidation et le rappel] des souvenirs émotionnels chez des adultes sains". Voir : Propranolol's effects on the consolidation and reconsolidation of long-term emotional memory in healthy participants: a meta-analysis. M.H. Lonergan et coll. J Psychiatry Neurosci. juil. 2013. doi: 10.1503/jpn.120111

[4] Cela signifie que ni les patients ni les praticiens hospitaliers ne savent si la substance administrée est le médicament ou le placebo, les échantillons étant codés. Ce n’est qu’à l’issue de l’étude que les coordinateurs de l’étude "lève l’aveugle", c’est à dire que l’on identifie quel patient a reçu quel produit. Ce procédé permet d’éviter au maximum une influence psychologique, qui biaiserait les résultats.

[5] An Abrupt Transformation of Phobic Behavior After a Post-Retrieval Amnesic Agent.M. Soeter & M. Kindt. Biological Psychiatry, publication avancée en ligne du 13 avril 2015. doi: 10.1016/j.biopsych.2015.04.006

[6] Reactivating addiction-related memories under propranolol to reduce craving: A pilot randomized controlled trial. M. Lonergan, A. Brunet, et coll. J Behav Ther Exp Psychiatry, mars 2016, publication avancée en ligne du 22 octobre 2015 doi:10.1016/j.jbtep.2015.09.012

[7] Ce système nerveux régule de façon autonome et non consciente la fréquence cardiaque, la pression artérielle, les mouvements intestinaux (péristaltisme), la sudation, les sécrétions des glandes surrénales, etc.

[8] Le propranolol a été découvert en 1960 par le chercheur James W. Black, qui recevra à ce titrele Prix Nobel de médecine en 1988.

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