L'addiction à la nicotine, un mythe ?

Le 27 juin 2012, le Pr. Molimard publie sur le site Formindep une lettre adressée au président de la HAS en vue de la révision des recommandations dans le sevrage tabagique. Il y dénonce le mythe de l’addiction à la nicotine et l'inefficacité des substituts nicotiniques, tout en l’avertissant du manque d'indépendance des experts de la commission vis-à-vis de l’industrie tabagique. L'occasion de se pencher sur ce sujet sensible qui déchaîne les passions...

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L'addiction à la nicotine, un mythe ?
L'addiction à la nicotine, un mythe ?

La nicotine est-elle la seule substance responsable de la dépendance ?

Quel est le rôle des additifs ?

Les additifs comprennent les arômes, des agents retenant l'humidité, des conservateurs,... Ils ne seraient pas addictifs par eux-mêmes mais ils augmenteraient l'addiction au tabac en favorisant la teneur en nicotine ou en produisant des substances dans la fumée qui augmentent la dépendance de la nicotine par exemple. Ils peuvent aussi rendre le tabagisme plus attrayant grâce à l'ajout d'arômes qui rendent la fumée moins âpre, plus agréable pour le fumeur.

Pour en savoir plus :
Les additifs du tabac - Commission européenne

Selon le Pr. Molimard, tabacologue et ancien président de la Société française de tabacologie, la nicotine n'explique pas à elle seule cette dépendance, même si certains effets pharmacologiques peuvent entretenir l'addiction (effets sur la glycémie, la stimulation, la relaxation). Elle n'a pas suffisamment d'effet selon lui sur le système de la récompense, cette partie du cerveau stimulée par les drogues comme la cocaïne, les amphétamines,…

En revanche, selon le Pr. Martinet, président du Comité national contre le tabagisme, c'est pourtant la principale en cause. "Celle-là, on est sûr qu'elle existe. Il y a 4 000 produits dans la fumée, dont certains doivent renforcer l'installation et la puissance de la dépendance. C'est possible, mais difficile à démontrer".

Un pari que Jean-Pol Tassin, chercheur à l'Inserm, essaie d’élucider. En 2009, il prouve ainsi chez les souris que c'est l'association aux IMAO (les inhibiteurs des monoamines oxydases, présents dans le tabac et dont l'action est démultipliée par la combustion) qui donne son potentiel addictif à la nicotine.

Cela entraîne-il une remise en question de la prise en charge du sevrage tabagique ?

Pour M. Molimard et M. Tassin, la réponse est clairement positive. Le premier regrette l'absence de recherche indépendante sur le tabac en France et affirme que les substituts nicotiniques sont des placebos. Le second déduit également de ses recherches sur les IMAO que la substitution nicotinique est inefficace : "mes recherches déplaisent aussi bien aux tabacologues qu'aux pharmaciens et aux industries pharmaceutiques". Car sans addiction à la nicotine, plus d'intérêt pour la substitution nicotinique.

Le chercheur estime qu'elle ne fonctionne que quelques semaines, tant qu'il reste dans le corps les substances associées à l'addiction. Ses futures recherches portent sur un produit qui permettrait à la nicotine d'agir, mais n'aurait pas les inconvénients du tabac fumé. Elles stagnent faute de financement suffisant. "Il faudrait quelques centaines de milliers d'euros pour commencer les tests sur les fumeurs, ce qui autoriserait si tout se passe bien une sortie du médicament dans 5 ans".

Et c'est justement ce que reproche le Pr. Martinet : "On ne peut pas forcément extrapoler ce qui se passe chez les souris aux hommes. Je préfère me tenir du côté de la majorité scientifique : on sait que la consommation de tabac entraîne une dépendance violente et rapide. Or les substituts nicotiniques ont prouvé leur efficacité. Alors utilisons-les !"

Une conviction partagée par le Dr Marion Adler, tabacologue hospitalière et libérale : "Il y a d'un côté un traitement validé depuis 1992, mondialement reconnu et utilisé, qui fonctionne et qui n'a pas d'effets indésirables, et de l'autre l'industrie du tabac qui fait tout pour casser les substituts nicotiniques. "J'utilise toujours les deux formes, orale (avec les gommes, pour traiter les envies) et par patch (qui assure une libération prolongée de nicotine)".

Elle n'hésite pas à donner deux patches et reproche le biais des études qui associent rarement deux formes, ne portent pas sur des traitements à dose suffisante et sur une durée assez longue. Ses patients réapprennent alors à vivre sans tabac, plus sereinement, grâce à un travail fait conjointement.

Alors que penser de ces données discordantes ? Que la recherche sur le tabagisme et l'addiction qu'il crée a encore de grandes avancées devant elle… La cigarette tue, la substitution nicotinique non, c'est un fait.

Et il n'existe pas de traitement miraculeux pour soulager la dépendance qu'induit le tabac, quelle qu'en soit l'origine, la nicotine, les IMAO ou autre. Le fumeur doit bien se connaître, savoir demander de l'aide quand il n'arrive pas à arrêter seul et se tourner vers un spécialiste afin d'obtenir une prise en charge complète et empathique, adaptée à ses besoins.

Cette prise en charge du sevrage tabagique ne se limite pas aux substituts nicotiniques, mais offre un soutien psychologique, des conseils d'hygiène de vie (recommandations diététiques, pratique d'un sport) et différentes formes de relaxation (sophrologie, hypnose, méditation,…), susceptible de l'aider lors des envies de fumer.


Conflits d’intérêts (industries pharmaceutiques, industries du tabac) :

- Le Pr. Martinet ne déclare aucun conflit d'intérêt.
- Jean-Pol Tassin ne déclare à l'heure actuelle aucun lien (subventions, organisation de congrès...) avec les industries pharmaceutiques qui développent les substituts nicotiniques. Il a servi d'intermédiaire aux subventions qu'a reçues le Collège de France de la Société des Tabacs Réunis de 1989 à 1999, c'est-à-dire une dizaine d'années avant la publication de son travail sur l'association nicotine-IMAO.
- Dr Marion Adler a participé à plusieurs essais cliniques sur le sevrage tabagique en tant qu'experte responsable d'une consultation de tabacologie (essais uniquement financés pas les laboratoires fabricant les traitements d'aide à l'arrêt du tabac, que ce soit nicotiniques ou médicamenteux).

- La déclaration du Pr. Molimard