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Le lobby de l'alcool avance à visage masqué

Les lobbies de l'alcool et ses nouveaux discours ont infiltré la société française dans son ensemble à commencer par l'Etat. Après plusieurs mois d'enquête et d'expertise, la Cour des comptes a publié un rapport lundi 13 juin 2016. Elle accuse l'Etat de complicité dans la mort de 49.000 personnes par an du fait de l'alcool.

Rédigé le , mis à jour le

Le lobby de l'alcool avance à visage masqué - La chronique de Rudy Bancquart du 15 juin 2016

Le rapport de la Cour des comptes est accablant. Il insiste sur le fait que l'Etat investit trop peu dans la recherche sur l'alcool. Il remet en cause aussi la norme de trois verres d'alcool pour les hommes et deux pour les femmes et rappelle que de nombreux cancers sont favorisés dès le premier verre. Le  "à consommer avec modération" serait donc criminel. Selon la Cour des comptes, le problème de l'alcool serait sous-estimé par l'Etat pour des raisons économiques (emplois) et politiques.

Les associations s'élèvent contre le discours des alcooliers

Pour convaincre, ces derniers mois, les alcooliers ont adopté de nouvelles techniques. Et des associations comme l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA) se sont attachées à déconstruire ces nouveaux discours. L'ANPAA qui est une association reconnue d'utilité publique parle de techniques scientifico-responsables. Le principe est simple : vous occupez le champ de vos ennemis potentiels, à savoir la prévention et le champ des études scientifiques qui pourraient affirmer trop fort que l'alcool est dangereux pour la santé.

Les alcooliers ont ainsi créé des structures spéciales comme l'Institut de recherche scientifique sur les boissons (IREB). Institut chargé de réaliser des études scientifiques sur l'alcool, sa charte éthique revendique une totale indépendance dans la conduite desdites études. Cependant*, cet institut est financé par les fabricants d'alcool.

Les nouvelles stratégies des alcooliers

Plus étonnant, les alcooliers ont aussi leur propre organe de prévention. Il s'appelle "Avec modération". On pourrait croire que leur site Internet est un site de santé publique, mais en y regardant de plus près, on se rend compte que les financeurs sont des alcooliers. On peut aussi citer "Vin & société", très influent dans le débat public. Cette structure ne cache pas sa mission : "être leader d'opinion, transmettre traditions et valeurs mais aussi être un laboratoire d'idées nouvelles pour le vin et la société de demain". Au Québec, ils ont "Educ alcool", également financé par les alcooliers.

Pour l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA), le but de ces structures est d'installer des idées positives à propos de l'alcool dans la société, influencer les mentalités... En clair, il faut gagner la bataille de l'opinion, c'est aussi ça le lobbying. Et selon l'ANPAA, la dernière idée en date à ancrer dans la société, c'est l'éducation au goût. Lorsqu'on on parle d'éduction au goût en France, on entend raffinement, élégance. Mais derrière cette formule, il faut entendre éducation à l'alcool.

Eduquer les jeunes à boire de l'alcool

Pour les alcooliers, il faut éduquer les plus jeunes. L'idée à faire passer est : "une bonne éducation à l'alcool dans l'enfance protège de tous les excès de consommation à l'âge adulte". Cette théorie ne repose sur aucun fondement scientifique, pourtant elle est reprise par les ambassadeurs des alcooliers dans les médias. Jean-Robert Pitte, universitaire*, regrette par exemple l'époque bénie où les enfants buvaient du vin à table avec leurs parents, ce qui leur permettait, selon lui, d'affiner leur goût et de prévenir les excès futurs.

Ils ont mis les moyens pour parfaire cette éducation. "Vin & Société" propose dès le plus jeune âge des mallettes ou kits pédagogiques pour les plus jeunes afin de "permettre aux plus jeunes de découvrir l'univers de la vigne, les goûts et les terroirs. Cet apprentissage, dès le primaire, favorisera un comportement responsable chez ces adultes avertis de demain". Vous trouvez ainsi une mallette pédagogique du goût pour les 4-6 ans, Le Petit Quotidien pour les 6-10 ans ; Les Incollables, un quiz pour les 6-12 ans ; etc. Un vrai mélange des genres entre prévention et promotion des produits alcoolisés. Et pour l'association de prévention en alcoologie, ces outils ont un but : préparer les futurs adultes à la consommation des produits alcoolisés issus de la viticulture.

Le poids des mots

Pour faire passer cette idée "d'éducation au goût", il faut aussi convaincre les plus grands. Pour cela, les lobbies de l'alcool utilisent une méthode bien connue des hommes politiques ou des publicitaires : les éléments de langage. Ce sont des mots qu'il faut prononcer ou ne pas prononcer pour valoriser certaines idées ou déjouer les arguments des opposants. À la notion d'excès, le lobby de l'alcool préfère "modération". On ne dit pas "consommer sans excès", mais "avec modération". Pourtant, chacun sait qu'il n'y a pas de frontière stricte entre l'un et l'autre. On ne dit pas "consommation" d'alcool, il vaut mieux parler de "dégustation". Quant aux "gêneurs", ils sont régulièrement dénigrés à travers des termes tout en nuance : "intégristes", "sectaires", "ayatollahs".

Cette méthode de lobbying porte ses fruits. Si on regarde avec un peu de recul le débat qui a fait rage concernant l'assouplissement de la loi Evin sur la publicité en mars 2016, on constate que ces idées ont bien gagné les esprits. Si pendant des années cette loi a été considérée comme un progrès, aujourd'hui on s'est étonné des positions de certains députés. Par exemple, François Patriat, sénateur PS de Bourgogne, a ainsi déclaré : "Quand je bois du vin, je bois du territoire". On est bien dans l'éducation au goût. Dans la même interview, il dénonce les "ayatollahs hygiénistes qui ont fait une interprétation abusive de la loi Evin". Pour le sénateur PS de Dordogne, Bernard Cazeau : "Ce n'est pas en parlant du vin qu'on va entraîner les jeunes dans l'alcoolisme".

Comme le recommande la Cour des comptes, la gouvernement a su tenir tête aux lobbies du tabac, il est urgent d'en faire de même avec l'alcool.

 

[* Mise-à-jour du 30 juin 2016 : dans une première version de cet article, nous référant à des données présentées par l'ANPAA, nous notions que Jean-Robert Pitte était membre du conseil scientifique de l'IREB. Cet institut nous précise que J-R. Pitte n'est pas membre de ce conseil. Il était également écrit que le thème des études menées de l'IREB étaient décidé par ses financeurs (les alcooliers) ; l'information a également été corrigée.]

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