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#MeTooInceste : sur les réseaux sociaux la parole des victimes d'inceste se libère

Suite à l’appel de l’association NousToutes, des milliers de personnes ont témoigné ce week-end de viols incestueux qu’elles avaient subi durant leur enfance. 

Lucile Boutillier
Rédigé le , mis à jour le

En un seul week-end, des dizaines de milliers de victimes de viols incestueux ont publié leur témoignages sur Twitter avec le #MeTooInceste. 

Lancé par le collectif NousToutes, le hashtag avait pour objectif de réagir à la publication du livre "La familia grande". Dans ce livre, Camille Kouchner dénonce l’inceste dont son frère jumeau a été victime de la part d'Olivier Duhamel, leur beau-père. Le 16 janvier à midi, 180 personnes avaient ainsi pour consigne de tweeter en même temps pour créer un élan. Le premier tweet racontait ceci :

Nombre d’entre eux ont ensuite suivi, comme ce témoignage en date de ce 18 janvier :

« Livrée à des pédocriminels »

Parmi les témoignages d’internautes, la psychiatre et figure médiatique de la lutte contre les violences sexuelles Muriel Salmona a glissé le sien :

Cette psychiatre qui travaille sur les psychotraumatismes avait déjà mentionné sa propre histoire sous deux hashtags, #JeSuisVictime et #IWas, respectivement en mars et juin 2020. Mais c’est après ce hashtag #MeTooInceste qu’elle été interrogée et a donc pu raconter davantage.

« A 6 ans, ma vie s’est arrêtée », commence-t-elle. C’est à cet âge que sa mère l’emmène dans une villa où l’attendent trois ou quatre hommes. Elle se rappelle de pénétrations digitales, mais sa mémoire traumatisée l’empêche de se souvenir de tout. De ses 6 à ses 11 ans, Muriel Salmona n’a que très peu de souvenirs. « Au collège, je suis sortie de l’eau », raconte-t-elle.

"Un moment historique"

Selon Patrick Loiseleur, vice-président de l’association Face à l’inceste, ce hashtag né de la publication du livre de Camille Kouchner est plus que bienvenu. « Ce n’est pas la première victime d’inceste à parler, mais avec le retentissement qu’a eu le livre, on a une vague de témoignages impressionnante. Nous ressentons une forme de soulagement et de satisfaction, car le silence fait partie de l’inceste », explique-t-il.

Muriel Salmona partage cet enthousiasme : « Nous sommes à un moment historique », d’après elle. Il a été préparé par des vagues successives et de plus en plus fortes, en commençant par l’affaire DSK jusqu’au hashtag #MeToo. « Quand est arrivé le livre de Camille Kouchner, j’ai dit ‘ça y est ça part, ça va être une déflagration’. Les médias ont pris le relai de façon exemplaire. Aussitôt que les médias sont du côté des victimes, ça sécurise le terrain pour que les victimes puissent parler. »

« Un problème de santé publique »

D’après Patrick Loiseleur, les pouvoirs publics ne prennent pas suffisamment en compte la problématique de l’inceste. « Pour le tabac, il existe ‘tabac info services’, un numéro qu’on peut appeler. Mais ‘inceste info services’, ça n’existe pas », regrette-t-il. « Cela fait 20 ans qu’on dit que l’inceste doit être traité comme un problème de santé publique. Comme pour la sécurité routière, il faut de la prévention et de la répression. »

Pour Muriel Salmona, le gouvernement n’est pas du tout à la hauteur de l’enjeu. « Il y a une absence de volonté politique manifeste », s’indigne-t-elle. « Pourtant c’est une obligation internationale, et la France pourrait être jugée par un tribunal international. »

Un Français sur 10 victime d’inceste

Le premier geste que pourrait faire le gouvernement selon Patrick Loiseleur serait de mesurer exactement l’impact de l’inceste en France. Le dernier chiffre disponible est un sondage Ipsos effectué en novembre 2020 pour l’association Face à l’inceste : presque un répondant sur 10 affirmait en avoir été victime. « Cela représente 6,7 millions de personnes en France », commente Patrick Loiseleur.

Toutefois, il voit une part de positif dans ce chiffre : lors d’un précédent sondage en 2009, le nombre de victimes d’inceste représentait seulement 2 millions de personnes en France. « C’est donc que la société est en train évoluer », se félicite-t-il

Muriel Salmona ajoute qu’il faudrait former les professionnels de santé à cette problématique. « Les psychotraumatismes sont la cause de 70% des troubles psychiatriques, selon des études internationales. Or, 80% des professionnels de santé ne font pas le lien entre les deux, selon notre enquête. C’est pourtant facile à mettre en place, il suffit d’imposer une formation ! »