Crise de l'hôpital : “Il y a un cercle vicieux qui empêche d'embaucher”

Une enquête flash dirigée par Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique, dresse un portrait très inquiétant de la situation dans les hôpitaux français : par manque de personnel, 20% des lits seraient fermés.

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Image d'illustration.  —  ©FamVeld

Un lit sur cinq fermé à cause d’un manque chronique de personnel. C’est le chiffre ahurissant révélé par une enquête flash dirigée par Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique et du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), avec quelques-uns de ses membres. Cette enquête révélée par Libération concerne tout le territoire français. 

S’il conteste ce chiffre, avançant plutôt 5% de lits temporairement fermés, le ministre de la Santé Olivier Véran a annoncé le lancement d’une enquête plus complète afin d’avoir “une étude la plus exhaustive possible sur l’état de fermeture” des lits dans les hôpitaux. 

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Une situation ancienne

Pour Céline Durosay, secrétaire générale du syndicat Coordination Nationale Infirmière, et infirmière dans un hôpital du Territoire de Belfort, le manque d’effectifs constitue un problème structurel depuis très longtemps. “On a diminué petit à petit les effectifs, raconte-t-elle. Les hôpitaux ont commencé à fonctionner à flux tendu, avec l’effectif minimum tout le temps. Au fur et à mesure des années, les départs ont été de plus en plus nombreux, comme les démissions, les reconversions.” 

Et la situation s'est aggravée : "Au départ on fermait des lits, et maintenant des services entiers parce qu’on n'a pas les effectifs pour les faire tourner.” 

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L’impact de la crise sanitaire

C’est sur ce système déjà particulièrement tendu que la pandémie de Covid s’abat. Entre la peur de ramener le virus à la maison, le manque de moyens pour se protéger et les morts par milliers, les soignants ont été traumatisés. 28,4% des soignants souffrent d’un stress post-traumatique selon l’avis du conseil scientifique du 5 octobre. Un grand nombre d'entre eux souffre d’anxiété, de dépression et d’épuisement professionnel. 

On ne savait pas où on allait ni comment évoluait la maladie [au moment du premier confinement, ndlr]. Il a fallu attendre de nombreuses semaines avant de voir des patients s’en sortir, se souvient Céline Durosay. Dans chaque service de réanimation de France, je crois qu’il y a eu la même réaction la première fois qu’ils ont eu un patient qui s’en sortait, c’est comme si vous leur décrochiez la lune. Tout ça a créé de vrais traumatismes, plus ou moins importants, mais les soignants sont tous marqués.” Pour la secrétaire générale de la CNI, c’est depuis cet été et le ralentissement de l’épidémie que les départs s’accélèrent. 

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“Difficile de remplacer les départs”

Elise*, cadre de santé dans un hôpital parisien, encadre et recrute des infirmières et aides-soignantes. Elle raconte recevoir beaucoup moins de CV qu’auparavant. “Dans certains secteurs, il y a toujours des lits fermés par manque de personnel. C’est difficile de remplacer les infirmières.” 

Pour expliquer le sous-effectif chronique à l’hôpital, Elise met en cause les conditions de travail des soignants et leur rémunération. Comme les hôpitaux fonctionnent à flux tendu, les soignants prennent en charge trop de patients. “Ils ont moins de temps à accorder à chaque patient. Les soins, ce n’est pas seulement donner un médicament ou faire une prise de sang, rappelle-t-elle. C’est aussi expliquer tout ce qui se passe, et discuter avec les patients. Certains ne reçoivent pas de visites.” 

Ce phénomène existe dans pratiquement tous les hôpitaux. “Trop de postes vacants ne sont pas remplacés, explique encore Elise. Alors on demande aux autres soignants de l’équipe de travailler davantage, de faire des heures supplémentaires, de décaler leurs vacances … Ces conditions de travail épuisent les soignants, qui partent et ne sont pas remplacés faute de candidatures.” 

Comment tenir cet hiver ?

Ce "cercle vicieux qui empêche d'embaucher" tourne en boucle depuis des années, remarque Céline Durosay. Et après la crise sanitaire, elle craint que les hôpitaux ne résistent pas aux épidémies hivernales. “On voit les épidémies saisonnières arriver et on ne sait pas comment on va les prendre en charge. Il n’y a ni le personnel ni les lits !” 

Or, les épidémies hivernales cette année risquent d’être plus graves que les années précédentes en raison d’une année sans autre épidémie que le Covid en 2020. C’est déjà le cas pour la bronchiolite chez les enfants. 

Cela faisait des années qu’on disait ‘attention, à force de fermer des lits dans les hôpitaux, si on se retrouve avec une épidémie grave en France, on ne sera pas en capacité de la gérer’, rappelle Céline Durosay. Et c’est exactement ce qui s’est passé. Alors oui, nous avons géré : mais avec quelles conséquences ?” Des soignants exténués, toujours moins nombreux, feront face cet hiver à des épidémies plus graves. 

*Le prénom a été modifié.

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