Rebondissement dans l'affaire des mains fripées au sortir du bain

Rebondissement dans l'affaire des mains fripées au sortir du bain

Si les mains restent trop longtemps dans l'eau, elles se fripent. Des travaux présentés en 2013 suggéraient que ce phénomène offrait un avantage notable pour la préhension d'objets sous l'eau. Mais voilà : cherchant à répliquer l'expérience, une seconde équipe n'a pas observé le moindre gain de performance...

Florian Gouthière
Rédigé le

Au sortir de l'eau, la peau de votre paume et de votre voûte plantaire est toute fripée. Le phénomène n'est pas dû à une infiltration d'eau dans les pores de la peau, mais à une commande nerveuse spécifique, bien identifiée des biologistes.

Lorsque le corps détecte que les doigts sont restés mouillés pendant un certain temps, le système nerveux réduit le volume des vaisseaux sanguins. Le volume de la main s'en trouve diminué, mais la peau conservant la même surface, un froissement s'ensuit.

En janvier 2013, des chercheurs publiaient les résultats d’une expérience simple, apportant un éclairage nouveau sur ce phénomène : des volontaires étaient invités à attraper des billes de différentes tailles, tantôt placées à la surface d'une table, tantôt au fond d'un aquarium. Leurs performances ont été comparées, selon qu'ils débutaient l'expérience les mains sèches, ou après trente minutes d'immersion dans l'eau chaude.

Les pêcheurs aux mains mouillées se sont révélés 12% plus rapides que ceux effectuant l’expérience les mains sèches. Aucune différence significative n'avait en revanche été mesurée concernant la préhension de billes sèches (sur une table).

Mais en sciences, une expérience isolée ne signifie rien : pour que ses résultats soient admis par la communauté des chercheurs, elle doit pouvoir être répétée de nombreuses fois, en de nombreux lieux.

Une tentative de réplication de l’expérience présentée en 2013, réalisée sur 40 personnes, vient d’échouer : aucune différence significative n’a été mesurée entre les pêcheurs aux doigts ondulés et ceux aux doigts lisses.

"Il convient de noter", précisent les chercheurs de la seconde équipe, "que les objets utilisés dans cette étude étaient légèrement différents en nature et en nombre que ceux utilisées dans l'étude initiale: 52 objets, en verre (34), en caoutchouc (4), plastique (12) et laiton (2) pour nos expériences, par rapport à 45 objets en verre (39) et plomb (6) initialement. Toutefois, [nous considérons] que les résultats [d'une expérience d'évaluation] de la dextérité doit être indépendante de légers changements dans la complexité des objets, [l'hypothèse testée] étant que les rides des doigts améliorent la préhension des objets mouillés."

Toute expérience doit pouvoir être reproduite

Que déduire, alors ? Une fraude initiale ? Une erreur d’interprétation statistique dans l’un des deux cas ? L’existence d’un autre biais d’interprétation ?

Dans une expérience comme dans l’autre, il existe une probabilité faible mais non nulle que les résultats obtenus ne soient pas représentatifs de la réalité (1). Plus le nombre de participants à l’expérience est faible (et plus le nombre d’essais est réduit), moins les chercheurs peuvent garantir qu’une performance anormale (un champion de pêche) ne vient perturber les résultats.

Dans la première expérience, les sujets au doigts fripés testés dans les exercices de pêche ont peut être été stimulés et motivés par un préjugé initial en faveur de la théorie finalement défendue. Difficile de dissimuler aux participants l’objectif final du test (évaluer les avantages des mains cannelées) ! Mais un biais similaire peut exister dans la seconde expérience : les participants savaient-ils qu’ils étaient là pour mettre à l’épreuve une hypothèse particulière ? Les coordinateurs de l’expérimentation ont-ils exprimé leur méfiance à l’égard des résultats initiaux face aux volontaires ?

Les explications à cette divergence apparente pourraient être de natures bien différentes encore. Les chercheurs, face à des résultats contradictoires, doivent affiner le protocole, débusquer les (très nombreux) biais potentiels, et améliorer les conditions d’expérience.

Ô, théorie de 2013, suspend ton vol !

Cet exemple trivial constitue une illustration vraie des mécanismes qui doivent être à l’œuvre en science : face à un résultat d’expérience, même séduisant, les chercheurs doivent agir avec circonspection et méthode. Des membres de la communauté doivent chercher à reproduire l’expérience, si possible en gagnant en rigueur. Quelle que soit l’issue des travaux reproduits, leurs résultats doivent être publiés, avec le plus de détails possible, afin de valider ou de corriger les publications initiales.

La presse, quant à elle, doit rendre compte avec toutes les précautions et les conditionnels d’usage, des résultats les plus surprenants ; mais elle doit aussi assurer le "suivi du dossier", décrire ce processus de remise en cause des résultats, et mettre en perspective les nouvelles données à leur juste mesure.

A bientôt pour le troisième volet de la saga des mains fripées !

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(1) Les résultats de la première étude étaient considérés fiables dans un "intervalle de confiance" réduit ; c'est-à-dire que la probabilité que le phénomène observé soit dû au hasard était relativement important - plus important, tout au moins, que dans la seconde expérience.

 

Sources :
- Water-induced finger wrinkles do not affect touch acuity or dexterity in handling wet objects. J. Haseleu et coll. PLOS ONE. Jan. 2014, doi:10.1371/journal.pone.0084949
- Water-induced finger wrinkles improve handling of wet objects. K. Kareklas et coll. Biology Letters. Jan. 2013. doi:10.1098/rsbl.2012.0999


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