Cellules louches : scandale autour d'une fondation pour la médecine régénérative

Cellules louches : scandale autour d'une fondation pour la médecine régénérative

La fondation italienne Stamina, dédiée au traitement des maladies neuro-dégénératives par les cellules souches, affirmait avoir soigné efficacement "80 patients en cinq ans". Soucieux d’évaluer la sécurité des protocoles de Stamina, les services sanitaires italiens ont progressivement découvert que ses activités relevaient, en tout ou partie, de la fraude. De nouveaux documents, portés à la connaissance de la revue scientifique Nature en décembre 2013, démontrent l'ampleur de l'affaire.

Florian Gouthière
Rédigé le

Cinq années de succès…

Logo de la Fondation Stamina
Logo de la Fondation Stamina

En 2012, la fondation Stamina affirmait avoir traité avec succès plus de 80 patients (essentiellement des enfants) depuis 2007 pour de nombreuses affections allant de la maladie de Parkinson à la dystrophie musculaire.

Le détail des protocoles employés par Stamina, protégés par des brevets, n'était pas connu, mais mettait vraisemblablement à profit les recherches "les plus avancées" en médecine régénérative (1). La fondation expliquait extraire des cellules souches de la moelle osseuse du patient, cellules ensuite mises en culture, transformées en cellules nerveusess finalement injectées au patient au niveau de ses lésions.

Toutefois, aucune instance indépendante n'avait encore déterminé les affections pour lesquelles les protocoles thérapeutiques de Stamina offraient des bénéfices clairs et un niveau de sécurité satisfaisant. Aussi, en août 2012, les autorités sanitaires italiennes avaient jugé nécessaire de suspendre les activités de Stamina "dans l’attente d’une évaluation clinique rigoureuse" - déclenchant l'ire des associations de patients italiennes, accusant l'administration de condamner des dizaines de patients.

Neuf mois s'écoulèrent avant qu'un protocole d’évaluation (d'un coût de 3 millions d'euros) ne soit approuvé par le ministère de la Santé italien, et qu’un comité d’expert soit mis en place. Mais trois mois supplémentaires furent nécessaires avant que Davide Vannoni, le fondateur de Stamina, n’accepte de confier le "détail" de son protocole thérapeutique aux scientifiques.

Sa lecture déconcerta les experts : décrit en termes vagues et imprécis, il ne pouvait en aucun cas servir de base à la conduite d’un essai clinique. A la lumière de cet avis, la ministre de la Santé suspendit donc l’essai Stamina, s’attirant les foudres des associations et de Vannoni, qui porta l’affaire en justice. De nombreuses manifestations de soutien à Stamina ont ainsi été organisées, renouvelant les accusations contre le gouvernement...

(1) Aucun article scientifique n'a jamais été publié par Vannoni ou par des chercheurs de Stamina dans une revue scientifique à comité de lecture.

Professeur de psychologie, Davide Vannoni se serait intéressé aux cellules souches après avoir bénéficié d’une greffe en Ukraine en 2007, selon une enquête du journal italien Corriere de la Serra. Associé à des scientifiques ukrainiens, il aurait proposé durant deux années des traitements pour des maladies neuro-dégénératives (facturés de 20.000 à 50.000 euros) sans autorisation des autorités sanitaires, avant de fonder la société Stamina.

Des ''copier-coller'' de pages Wikipédia

Un cliché présenté par Vannoni comme le fruit des travaux de Stamina, présenté à l'appui d'une demande de brevet en 2010 (image du dessus) et un cliché tiré de l'article russo-ukrainien de 2003.
Un cliché présenté par Vannoni comme le fruit des travaux de Stamina, présenté à l'appui d'une demande de brevet en 2010 (image du dessus) et un cliché tiré de l'article russo-ukrainien de 2003.

Le 20 décembre 2013, des documents confidentiels (le fameux protocole Stamina, mais également le détail des travaux de la commission) ont été divulgués à certains représentants de la presse scientifique.

Dans son édition de janvier 2014, la revue Nature fait état de documents "accablants", révélant "de profondes inquiétudes sur la sécurité et l’efficacité des thérapies" promues par Stamina, et démontrant que "les succès thérapeutiques revendiqués [...] ont été surestimés".

"Le protocole clinique [mis en place par Stamina démontre] une apparente ignorance de la biologie des cellules souches", détailleraient les experts italiens.

Les méthodes destinées à produire des cellules souches "généreraient un mélange de cellules de toute nature, parmi lesquels des précurseurs de cellules sanguines ou des cellules osseuses", explique le rapport. Les méthodes employées pour déterminer la nature des cellules différenciées étant de surcroit erronnées (recherche des mauvais marqueurs cellulaires), la récolte s'avérerait totalement hasardeuse.

En réalité, le protocole décrit par Stamina "ne décrit pas de méthode permettant aux cellules souches de se différencier en cellules nerveuses". Et si d’aventure des cellules nerveuses étaient produites, "elles seraient trop peu nombreuses pour permettre les traitements proposés par Stamina".

Le protocole Stamina ne serait pas seulement inefficace, mais également dangereux. Toujours selon le comité d'expert, aucune méthode n'aurait jamais été employée pour vérifier la présence de virus ou de prions lors de la mise en culture des cellules.

Atterrés, les scientifiques ont enfin constaté que "des sections entières du protocole clinique de Stamina étaient des copier-coller de pages Wikipédia."

 

Dès le mois de juillet 2013, Nature avait révélé que les données accompagnant les brevets déposés par Davide Vannoni étaient, au moins pour partie, frauduleuses. Des résultats présentés comme le fruit des expériences de la fondation Stamina s'avéraient en réalité issus de travaux russes et ukrainiens de 2003 (voir ci-dessous).

Près de la moitié des ''succès'', au moins, seraient imaginaires

De fait, une semaine après ces fuites, le ministère de la Santé italien a révélé que l'état d'au moins 36 des fameux 80 patients traités avec la "thérapie Stamina" ne s'était pas absolument amélioré, contrairement aux allégations de Vannoni.

Selon la commission d’enquête, les patients pris en charge par Stamina devaient signer des accords de confidentialité "inhabituellement stricts" et injustifiés.

A l’automne, Davide Vannoni avait trouvé un soutien en la personne de Camillo Ricordi (Université de Miami, en Floride), clinicien en charge de deux importantes missions de recherche sur les cellules souches, qui jugeait les travaux de Stamina "sûrs" et "prometteurs". Il avait affirmé en juillet 2013 avoir eu l’opportunité de prendre connaissance du protocole secret de Stamina.

A la suite de la divulgation des documents confidentiels à la presse, de nombreux scientifiques membres des équipes de Ricordi ont démissionné, "consternés par l'insistance [à soutenir la thérapie Stamina] alors que de son intérêt n’a ni été prouvé ni réfuté".

L'affaire Stamina est loin d'être close car, pour l'heure, Davide Vannoni bénéficie encore du soutien de nombreuses associations de malade. Une situation révélatrice de l'étendue de la défiance du public à l'égard des institutions de contrôle, scientifiques et gouvernementales, en Italie.