Il refusait de ne pas recevoir ses patients : deux mois de suspension

Le docteur Lamarre, récemment médiatisé pour avoir accueilli de nombreuses familles roms dans des locaux médicaux abandonnés, vient d'être condamné en appel pour une affaire vieille de cinq ans. Il lui est reproché d'avoir, à cette époque, exercé sa profession "sur une trop grande amplitude horaire"... Médecin de l'un des quartiers les plus pauvres de Roubaix - ou seul un autre médecin exerçait - il refusait par principe de fermer sa porte aux personnes en détresse, même à quatre heures du matin. Aujourd'hui, il nous confie son écœurement.

Florian Gouthière
Rédigé le , mis à jour le
Le docteur Christophe Lamarre était l'invité du Magazine de la Santé le 10 février 2014 pour nous parler de son action solidaire auprès des populations Roms de Roubaix.
Le docteur Christophe Lamarre était l'invité du Magazine de la Santé le 10 février 2014 pour nous parler de son action solidaire auprès des populations Roms de Roubaix.
  • Vous venez d'être condamné en appel à quatre mois de suspension par l’Ordre des médecins, dont deux mois fermes durant lesquels vous ne pourrez pas exercer. L’affaire remonte à 2009. Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous était reproché ?

Dr Christophe Lamarre : "En 2009, j’ai été convoqué à la Caisse d’Assurance Maladie, où l’on m’a présenté mes statistiques d’activité. Toutes les données de l’Assurance Maladie sont centralisées, ils font tourner des ordinateurs, et tout ce qui s’écarte un peu trop de la moyenne statistique est automatiquement signalé…

"Mon nombre de patients était beaucoup plus élevé que la moyenne nationale, aussi m’accusait-on de frauder, de garder les cartes Vitale des patients et de les passer plusieurs fois, etc. On m’a donc annoncé que je serais mis en contrôle d’activité. J’ai immédiatement réagi : toute mes statistiques d’activité m’avaient été présentées en 2006 par une déléguée de l’Assurance Maladie. Elle avait dû patienter quatre heures en salle d’attente avant de pouvoir me voir, et au moment de partir, la salle était toujours bondée. Elle avait pu constater de visu la situation, et m’avait souhaité beaucoup de courage... Donc l’Assurance Maladie savait que j’avais trop d’activité !"

"Mais la personne que j’avais en face de moi n’a rien voulu savoir. Voilà ce que l’on m’a dit : ‘Nous allons convoquer vos patients, et trouver les preuves qui vous condamneront. Vous allez devoir rembourser…' Moi, je suis un toubib malade de son boulot, un passionné. Quand vous allez dans un endroit où personne ne veut aller, que la Sécu débarque et dit que vous êtes un voyou, vous tombez de haut."

  • Médecin du seul cabinet d’un quartier pauvre, vous aviez effectivement beaucoup de patients. Démontrer votre bonne foi a pourtant été difficile…

Dr Christophe Lamarre : "J’ai été convoqué à des 'entretiens contradictoires’, qui sont de véritables gardes à vue, au cours desquelles on vous humilie. J’ai appris de mes patients qu’on les avait tous interrogés, et qu’on leur avait posé des questions très dégradantes pour moi. On énumérait la liste de choses qu’un fraudeur était susceptible de faire, et on leur demandait s’ils avaient observé de tels comportements chez moi. S’ils disaient que non, les personnes qui menaient l’interrogatoire insistaient. Une fois, deux fois. Puis on leur a dit ‘attention, si vous essayez de défendre votre médecin, c’est vous qui prenez des risques'...

"Mes patients ont commencé à se dire qu’il n’y avait pas de fumée sans feu. J’ai dû faire un gros travail auprès d’eux, pour leur expliquer la situation. Au final, on ne parlait plus que de cela, quand je les recevais au cabinet. On ne pouvait plus bosser. Au final, votre activité de médecin est stoppée. Votre réputation est traînée dans la boue. C’est fini."

  • Mais en 2010, l'accusation de fraude a finalement été rejetée ?

Dr Christophe Lamarre : "J’ai fait convoquer le médecin conseil qui instruisait ce dossier devant le Conseil de l'Ordre, l’accusant de ne pas respecter le code de déontologie, et demandant l’intervention d’un conciliateur. Cela s’est mal passé pour ce médecin de la Sécu…"

"Avec mon avocat, nous avons apporté des preuves pour chaque accusation. Par exemple : nous n’étions que deux médecins dans ce quartier, qui est un quartier où il y a énormément de toxicomanes. J’avais 140 toxicomanes dans ma patientèle ! Alors on m’a dit : ‘140 toxicomanes, c’est impossible. Vous vous faites de l’argent sur leur dos’. Nous ne nous sommes pas démontés. Nous leur avons apporté un an d'ordonnances, dix cartons, et avons demandé à ce que tout soit examiné en détail. Les agents ont refusé, déclarant que cela leur faisait trop de travail. Nous avons insisté. Au bout d’une journée, nous avions fini deux cartons d’ordonnances : pas la moindre erreur. Ils souhaitaient arrêter de vérifier, mais refusaient d’enlever l’accusation de fraude. Nous avons refusé : s'ils refusaient de vérifier, ils devaient enlever l’accusation ! Nous pouvions rester toute la nuit... Ils ont finalement accepté d’abandonner ce grief. Il faut rappeler que le dossier durait depuis quatre ans ! En février 2013, la Sécu a bien été déboutée de l’accusation de fraude. Mais ils ont trouvé autre chose à me reprocher."

  • Vous avez en effet alors été condamné à quatre mois de suspension d’exercice, dont deux fermes…

Dr Christophe Lamarre : "Ils m’ont reproché de travailler sur une trop grande amplitude horaire, et de recevoir mes patients pour l’argent. Cela ne tenait pas. Une seule fois, j’ai fait le tour du cadran, et ai réalisé 104 consultations payantes. Mais j’avais aussi fait 15 à 20% d’actes gratuits ce jour-là. Alors oui, à cette époque, j’exagérais peut-être, et je prenais peut-être mon rôle trop au sérieux. Mais on ne me dira pas que j’ai un exercice dangereux : en vingt ans d’exercice, il n’y a jamais eu aucune plainte de patient. Et qu’on me prouve que mes actes, en fin de journée, sont de moins bonne qualité que ceux du matin... J’attends toujours.

"Toujours est-il qu’à cette époque, j’étais déjà conscient d’en faire trop. Je n’aurais pas dû m’investir autant. J’ai déjà pris huit semaines de vacances, parce que je n’en pouvais plus. En 2010, avec un autre médecin, nous avons investi dans un cabinet en centre ville, car mon cabinet était devenu un dispensaire pédiatrique ouvert jusqu’à trois heures du matin. Ce n’est pas mon métier ! Moi, je souhaite être un médecin de famille, qui prend le temps d’écouter ses patients.  J’ai alors pu réduire mon activité de 40%. Mais la Sécu n’est pour rien dans ce choix !"

  • Vous avez donc décidé de faire appel de la décision.

Dr Christophe Lamarre : "Bien sûr ! J’étais vexé, humilié, et je voulais m’expliquer. Nous avons travaillé avec deux avocats pour joindre toutes les précisions, preuves et attestations nécessaires.

"Lors de l’audience, à Paris, au détour de plusieurs questions, nous avons compris que les magistrats n’avaient pas lu le dossier. Deux des médecins présents, qui avaient dû faire un bon gueuleton boulevard Haussmann juste avant, se sont endormis et se sont mis à ronfler, alors que je jouais mon honneur. Au final, ils ont confirmé le jugement qui avait été prononcé en région : deux mois fermes, pour exercice potentiellement dangereux, car exercé sur une trop grande amplitude horaire, et trop d’actes. Ils ont été obligé de préciser ‘potentiellement’, car il n’y a rien contre moi." 

  • Maintenant, qu’allez-vous faire ?

Dr Christophe Lamarre : "Ecoutez, je voulais partir dans un dispensaire à Madagascar, où l’on combat la peste. Cela aurait été un joli pied de nez à la Sécurité sociale... Mais deux mois, c’est trop court pour s’investir réellement, et faire un travail qui sera utile sur place. Je reste donc en France, où j’ai beaucoup à faire : je vais pouvoir m’occuper des Roms (voir vidéo). Nous avons déposé avec eux des dossiers de relogement à la préfecture. Je n’avais pas beaucoup de temps pour m’en occuper avec mon travail au cabinet. Là, je vais pouvoir me consacrer à ce dossier."

"Le problème, ce n'est pas pour moi. Il y a du travail pour les médecins à Roubaix. Dans cette ville, les médecins ne peuvent plus prendre de nouveaux patients ! Et le vrai problème de cette sanction, c’est pour les patients. Ce sont eux qui sont lésés. Lundi, à mon cabinet, le standard a ouvert à 7h30. A 9h00, il n’y avait déjà plus de rendez-vous disponibles pour la semaine. Le cabinet tourne aujourd’hui à une personne et demi pour une semaine ! Je suis en colère contre cette sanction... Il y a un patient à qui je viens de diagnostiquer un cancer de l’estomac, que je suis depuis des années, et qui me fait confiance. Que vais je lui dire ? Je crois que quand je vais lui parler au téléphone, je vais pleurer."

 

Interview du Dr Lamarre réalisée le 5 mars dans les locaux du Magazine de la Santé et diffusée le même jour dans l'émission (0:47).

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