Alerte aux Urgences : pourquoi il y a danger à fermer l'Hôtel-Dieu

Les Urgences sont en crise. Le 23 février 2013, la démission du chef des Urgences du centre hospitalier de Roubaix depuis 30 ans sème une fois de plus le trouble au sein d'une profession sous pression. A Paris, quatre urgentistes s'élèvent contre la menace de fermeture en 2013 du service d'urgences de l’Hôtel-Dieu. Une décision inappropriée qui pourrait avoir, selon eux, de lourdes conséquences sanitaires dans la capitale. Dans une lettre commune, adressée à Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé, et publiée dans le JDD du 24 février 2013, les docteurs Gérald Kierzek, Patrick Pelloux, Christophe Prudhomme et Pierre Taboulet, dénoncent "une politique aveugle qui pourrait avoir des conséquences dramatiques sur l'ensemble de services d'urgences de la capitale et sur la population par ricochet". Ils appellent à une plus grande considération des alertes exprimées par les professionnels de la médecine d'urgence. 

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Entretien avec le Dr Gérald Kierzek, urgentiste à l'Hôtel-Dieu (Paris)

Madame la Ministre,

Après Grenoble, Strasbourg, Angers et maintenant Roubaix, la liste des urgentistes qui dénoncent la crise des services d’urgences et leurs difficultés pour soigner les malades s’allonge. Ce n’est que le sommet de l’iceberg. De nombreux centres d’urgences en France souffrent « en silence », soit résignés, soit impuissants. La menace de fermeture de l’Hôtel-Dieu est emblématique d’une politique aveugle qui pourrait avoir des conséquences dramatiques sur l'ensemble des services d'urgences de la capitale et sur la population par ricochet. Nous vous demandons d’entendre les alertes des professionnels de la médecine d’urgence et de ne pas prendre de décision irréversible sans eux.

Des Urgences à saturation

L’état des lieux est accablant dans les hôpitaux : 4 heures d’attente avant de voir un médecin urgentiste, voire 8 à 10 heures en cas d’affluence, 1 heure avant que les pompiers ne puissent déposer un patient, des équipes médicales et paramédicales épuisées, des démissions en série !

Paris intra-muros compte neuf services d’urgences dans les hôpitaux publics : Lariboisière, Saint-Antoine, Cochin, la Pitié-Salpêtrière, Saint-Louis, Tenon, Bichat, l’Hôpital Européen Georges-Pompidou et l’Hôtel-Dieu. L’analyse de leur activité en temps réel révèle que la majorité de ces services dépasse quotidiennement, et plusieurs heures par jour, leur capacité d’accueil (jusqu’à 180% de suractivité). Tous se plaignent de la difficulté, voire de l’impossibilité d’hospitaliser les patients dans un lieu approprié. De plus, chaque année, des milliers de patients qui s’adressent et font confiance à l’hôpital public, sont transférés dans le privé faute de place.

En réponse aux plaintes croissantes des professionnels de l’urgence, l’AP-HP a mis en place en 2012 une cellule de crise. Les réunions entre cette « plateforme des urgences » et les urgentistes sont d’une inefficacité coupable, à tel point que le 18 février 2013, le Pr Casalino, Président de la Collégiale des Urgentistes et chef de service des urgences de Bichat a écrit à la Direction Générale de l’AP-HP, à l’Agence Régionale de Santé et au Président de la Commission Médicale d’Etablissement : « L’absence de mesures efficaces (!) a pour conséquences de laisser sur le tapis des patients qui auraient dû être admis dans l’hôpital (...) pour garantir qualité et sécurité des soins, de pourrir la vie des équipes des urgences, et une fois de plus, de prouver que notre institution ne peut pas répondre en temps et en heure aux besoins de la population. »

Un flux de patients qui ne pourra être absorbé

Malgré cette situation déjà ingérable, la direction générale de l'AP-HP et la Commission Médicale d’Etablissement veulent fermer en 2013 le service d’urgences de l’Hôtel-Dieu, un des neuf services d’urgence intra muros, en réponse à la fermeture progressive et programmée des lits d’hospitalisation (médecine interne, psychiatrie, réanimation, etc!) et des blocs opératoires (chirurgie, ophtalmologie) de l’établissement. Ce service d’urgences, situé au centre de la capitale touristique, accueille, 24 heures sur 24, 300 malades par jour (urgences générales et urgences médico-judiciaires).

Les urgences des autres hôpitaux parisiens, déjà surchargés, ne pourront absorber ni les 90.000 patients qui consultent chaque année à l’Hôtel-Dieu ni les 4.000 malades qu’il faudra hospitaliser en plus des leurs. Le 23 janvier, le Pr Hausfater, adjoint au chef de service des urgences à la Pitié-Salpétrière, écrit à ses collègues : « Les équipes sont épuisées. Nos hôpitaux sont désormais trop "petits" pour offrir l'aval
d'hospitalisation à ce flux de patients aux urgences ».

Les propositions faites par l’AP-HP de transformer les urgences médico-chirurgicales en « un espace de consultations de médecine générale sans rendez-vous » dans le cadre du futur Hôtel-Dieu sont irréalistes et traduisent une profonde méconnaissance des filières de soins. On ne peut demander aux patients, sous peine de leur faire courir des risques incommensurables, de s’auto-diagnostiquer et de ne pas aller aux urgences.

Un service prenant en charge toutes les pathologies, de la plus à la moins grave, en continu, n’est rien d’autre qu’un service d’urgences et celui-ci a besoin, pour fonctionner, de lits d’hospitalisation en aval. Dans ces conditions, annoncer la fermeture de ce service situé en plein centre de Paris est irresponsable, d’autant que la littérature scientifique a clairement prouvé que la saturation des services d’urgences induit une augmentation de la mortalité de près de 10%.

Depuis dix ans, une interminable dérive

Cela fait plus de 10 ans maintenant que les « plans stratégiques » se succèdent, que des centaines de milliers d’euros sont gaspillés en audits en tous genres, qu’aucun projet médical, administratif ou encore universitaire cohérent n’a été porté par l’équipe dirigeante médicale et administrative. Pire, au nom du concept de groupe hospitalier, les équipes vivent une interminable dérive : fermetures en série de services entiers de soins (nutrition, hématologie, diabétologie,!), démissions de responsables, valses et inflation de directeurs, perte d’emplois médicaux et paramédicaux, épuisement physique et psychique des soignants, et au final réduction quantitative et qualitative de l’offre de soins.

En cette période d’austérité, il y a un paradoxe : cet hôpital a été largement rénové il y a moins de 5 ans (avec des urgences flambant neuves pour un coût de 4,3 millions d’euros), et c’est l’un de ceux qui fonctionnent le mieux en terme de réduction des temps d’attente, notamment grâce à une filière courte innovante et une fluidité de l’aval. Le 21 février, les deux organisations syndicales AMUF et Samu de France, vous ont écrit pour dénoncer "une crise majeure" et "la débâcle annoncée des services d’urgence, dernier maillon d’une fragile chaîne de solidarité". Si vous voulez empêcher cette catastrophe sanitaire annoncée, cet établissement doit rester un hôpital de proximité avec un service d’urgences et une capacité d'hospitalisation à la hauteur des enjeux et non un dispensaire inutile et coûteux.

Fermer l’Hôtel-Dieu (ou le transformer en hôpital universitaire de santé publique, sans urgences et sans lits, ce qui revient au même), c’est supprimer une offre de soins d’urgences indispensable au centre de Paris, aggraver la saturation des services d’urgences aux alentours et se préparer à en assumer les conséquences sanitaires.

Dr Gérald Kierzek, hôpital Hôtel-Dieu, secrétaire général Hôpital pour tous
Dr Patrick Pelloux, hôpital Necker-Enfants-Malades, président de l'AMUF
Dr Christophe Prudhomme, hôpital Avicenne, collectif médecins CGT
Dr Pierre Taboulet, hôpital Saint-Louis, ex-chef de service (démissionnaire) Saint-Louis

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