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"On est vraiment au bord du gouffre"

95 services d’urgences publics sur 524 au total sont actuellement en grève. Colère, impuissance, et frustration sont les sentiments dominants chez de nombreux soignants, qui dénoncent des conditions de travail jugées intenables.

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Des soignants de services d'urgences de plusieurs villes de France manifestent le 6 juin 2019 à Paris. Adeline Raynal

Bientôt trois mois que la crise a débuté. Le 18 mars dernier, une partie du personnel paramédical de l’hôpital Saint-Antoine à Paris se met en grève illimitée pour dénoncer leurs conditions de travail. Ils tirent la sonnette d’alarme à la suite de plusieurs agressions dans des services d’urgence d’hôpitaux parisiens, dont la plus violente date du 13 janvier, quand un patient a frappé deux infirmiers et une aide-soignante, entraînant une incapacité temporaire de travail (ITT) de huit jours pour chacun d’entre eux.

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Violences, matériel et personnel insuffisant

Le mouvement s’est ensuite étendu à d’autres hôpitaux parisiens, puis a gagné plusieurs villes en régions. Partout, ce sont les mêmes difficultés qui reviennent : manque de personnel, manque de lits d’avals pour désengorger les services d’urgences une fois que les patients ont été examinés, violences verbales voire physiques, matériel cassé ou insuffisant…

Jeudi 6 juin, plus de 200 soignants ont défilé à Paris à l’appel du collectif de soignants paramédicaux Inter-Urgences. L’occasion de recueillir leurs témoignages :

 

« Je suis dans un état d’épuisement total, physique et surtout psychologique », confiait Rafik Masmoudi, médecin urgentiste à l’hôpital européen Georges Pompidou à Paris

« On est dans la maltraitance au quotidien et je n’ai pas fait ce métier pour faire ça », s’insurgeait Julien Maurice, infirmier au service des urgences, centre hospitalier de Saint-Nazaire.

« S’il y a une catastrophe qui arrive, on est incapable de faire face, incapables. Je suis désemparé par rapport à ça, je me sens impuissant », s’écriait Mickaël Angué, infirmier au service des urgences au centre hospitalier de Saint-Nazaire.

« Je ressens vraiment de la colère. De la colère parce que l’humain n’est pas considéré. Aujourd’hui il n’y a que l’argent qui compte, que les économies » regrettait encore Faïçal Boudaa, aide-soignant de nuit aux urgences, hôpital Saint-André à Bordeaux.

 

Colère, impuissance, frustration… Des sentiments qui touchent une grande partie des soignants rencontrés dans la rue jeudi 6 juin.

300 euros nets mensuels réclamés

Mardi 11 juin, 95 services d’urgences publics sur 524 étaient en grève d’après le décompte des préavis déposés réalisés par le collectif Inter-Urgences. Ils étaient une soixantaine fin mai. 

Le nombre de patients pris en charge aux urgences est passé de 10 millions en 1996 à 21 millions en 2016. "Il manque toujours des effectifs, il manque toujours une reconnaissance salariale, importante à nos yeux puis que c’est la première des reconnaissances", expliquait mardi Yann Flecher, infirmier, et responsable CGT à l’hôpital Lariboisière à Paris. Le collectif Inter-Urgences réclame des hausses salariales de 300 euros nets par mois et plus d'effectifs.

Nombreux sont les soignants inquiets à l'approche de l'été, en particulier dans les zones touristiques ou en cas de fortes chaleurs. "On nous annonce une canicule pour cet été, si on continue comme ça, ça va être dramatique", prévenait Yann Flecher mardi avant d’ajouter quelques minutes après : "On nous impose des choix budgétaires et des choix économiques qui ne sont pas en lien avec l’humain que nous devons traiter aujourd’hui". Agnès Buzyn a prévu de recevoir les urgentistes mi-juin pour préparer la période estivale, "souvent critique" pour leurs services.

"Je ressens de la honte "

A la mi-journée mardi 11 juin, une centaine de personnes s’étaient à nouveau rassemblées devant le ministère de la Santé afin de "défendre l’hôpital public". Une nouvelle fois, l’émotion était palpable sur le pavé parisien.

"Je ressens de la frustration, de la honte (…) j’ai l’impression de faire du travail à la chaîne", déplorait Antoine Bourdon, infirmier à l’hôpital Saint-Antoine à Paris.

Les sénateurs valident une partie du plan "Ma Santé 2022"

Mardi soir, le Sénat a adopté, après l'Assemblée nationale, le projet de loi Santé porté par Agnès Buzyn, après y avoir injecté plusieurs mesures nouvelles pour lutter contre les déserts médicaux.

Traduisant une partie des mesures du plan "Ma Santé 2022" présenté en septembre par Emmanuel Macron, le projet de loi relatif à "l'organisation et à la transformation du système de santé" prévoit une réforme des études de santé, avec la suppression du "numerus clausus", la labellisation de 500 à 600 "hôpitaux de proximité", une régularisation de médecins étrangers, un accès élargi aux données de santé ou encore la création d'un espace numérique de santé.

"Nos débats ont eu lieu comme si 90 services d'urgences n'étaient pas en grève", a lancé Laurence Cohen (CRCE à majorité communiste), regrettant le "refus" de la ministre de la Santé "de prendre en compte la gravité de la situation". Comme le CRCE, le PS a voté contre le texte, "malgré des avancées". Députés et sénateurs vont maintenant tenter de se mettre d'accord sur une version commune, en commission mixe paritaire, dont la réunion est prévue le 20 juin, selon le rapporteur Alain Milon (LR).

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