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Ebola : Médecins sans frontières critique la gestion de l'OMS

Dans un rapport publié ce 23 mars, l'ONG Médecins sans frontières (MSF) lance une charge virulente contre la gestion de l'épidémie d'Ebola par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Elle l'accuse d'avoir ignoré ses appels à l'aide et trop tardé à réagir. Le docteur Estrella Lasry, médecin référent pour les maladies tropicales chez MSF, était l'invitée du Magazine de la santé ce lundi 23 mars sur France 5.

Rédigé le , mis à jour le

Entretien avec le Dr Estrella Lasry, médecin référent pour les maladies tropicales MSF

Trois mois après le début de l'épidémie de maladie à virus Ebola en Afrique de l'Ouest (éclose en Guinée en décembre 2013), l'ONG Médecins sans frontières jugeait l'épidémie "sans précédent" et appelait les autorités internationales à agir en urgence.

Selon l'OMS, l'épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest, partie du sud de la Guinée fin décembre 2013, a causé plus de 10.000 décès. Au moins 24.000 personnes ont été infectées par le virus.

Pourtant ce n'est que le 8 août que l'OMS décrète une "urgence de santé publique mondiale" et demande une "réponse internationale coordonnée". "A ce moment-là, plus d'un millier de personnes étaient déjà mortes", déplore l'ONG dans un rapport de 28 pages publié ce 23 mars.

Jusqu'à l'été, "il y avait peu de partage d'informations entre les pays concernés (Liberia, Guinée et Sierra Leone), les autorités comptant sur l'OMS pour servir de liaison entre eux", peut-on lire dans ce document. "Ce n'est qu'en juillet qu'une nouvelle dynamique a été amorcée dans les bureaux locaux de l'OMS et qu'un centre régional d'opérations a été établi à Conakry pour superviser le soutien technique et opérationnel aux pays touchés".

"Au lieu de limiter son rôle à fournir un soutien consultatif aux autorités nationales pendant des mois, l'OMS aurait dû reconnaître beaucoup plus tôt que cette épidémie nécessitait un déploiement plus adapté", dénonce MSF. L'institution internationale n'a "pas identifié assez tôt le besoin de davantage de personnel", ni "mobilisé des ressources humaines supplémentaires et investi assez tôt dans la formation [des soignants]", dont peu avaient de l'expérience dans le traitement de cette fièvre hémorragique.

"Pourquoi l'OMS a-t-elle réagit si tard ?"

Selon l'ONG, la donne a vraiment changé lorsque des Occidentaux ont été touchés par Ebola, telle l'aide-soignante espagnole qui avait traité un missionnaire mort d'Ebola à Madrid, première personne contaminée connue hors d'Afrique.

"Quand Ebola est devenue une menace pour la sécurité internationale et plus une crise humanitaire touchant une poignée de pays pauvres en Afrique de l'Ouest, finalement le monde a commencé à se réveiller", résume le Dr Joanne Liu, présidente internationale de MSF.

"L'OMS aurait dû combattre le virus, pas MSF", conclut Christopher Stokes, directeur général de l'ONG.

MSF fait également son autocritique

Pour autant, Médecins sans frontières s'interroge aussi sur sa propre intervention dans les pays touchés.

L'ONG a mis en œuvre des moyens très importants avec plus de 1.300 expatriés et 4.000 employés locaux, la formation de 800 volontaires et 250 d'autres organisations, la création de plusieurs centres dont un de 250 lits.

Mais ce combat a impliqué des choix traumatisants pour les équipes. Fin août, par exemple, le camp Elwa 3 de Monrovia (Libéria) n'ouvrait plus "que 30 minutes par jour", ne laissant entrer que quelques patients venus remplacer ceux morts pendant la nuit. "Nous ne pouvions offrir que des soins palliatifs très basiques et il y avait tellement de patients et si peu de personnel que le personnel n'avait en moyenne qu'une minute par patient. C'était une horreur indescriptible", décrit une humanitaire citée dans ce rapport.

2.547 patients de MSF sont décédés. "Même dans la plupart des zones de guerre, perdre autant de patients en si peu de temps c'est du jamais-vu", selon ce rapport.

"Le personnel médical n'était pas préparé à faire face à une situation où au moins 50% de leurs patients meurent d'une maladie pour laquelle il n'existe aucun traitement", constate MSF.

Contenir ou guérir ?

En décembre 2014, des pontes de l'ONG opèrent une violente autocritique, évoquant une "forme institutionnalisée de non-assistance de personnes en danger de mort". En contenant l'épidémie, les soignants en auraient oublié les patients. Leur lettre ouverte provoque un débat interne houleux. "Il y avait de larges marges d'amélioration. Dans beaucoup d'endroits il était possible de faire des réhydratations, des antibiothérapies, qui auraient permis de sauver un certain nombre de patients", selon Rony Brauman, ex-président de MSF et professeur à Sciences-Po.

"Il y a de grandes leçons à tirer", reconnaît Isabelle Defourny, directrice des programmes de l'ONG Alima, qui a ouvert un centre en Guinée à l'automne, "par exemple dans la façon dont on monte les centres, on peut mettre en place des couloirs en plexiglas qui permettent d'isoler les patients mais de les voir sans porter la combinaison". "On aurait pu utiliser plus de traitements expérimentaux à titre compassionnel, effectuer plus d'analyses biologiques pour mieux connaître la maladie, plus de réanimation...", égrène-t-elle.

Elle remarque aussi que "les soignants locaux étaient très à risque et particulièrement décimés" à la différence des Occidentaux qui, en cas de contamination, ont été soignés en Occident et "il n'y a pratiquement pas eu de mortalité"(1). Mais "la nouveauté" et "l'ampleur" d'Ebola ont joué contre les humanitaires.

L'explosion du nombre de cas, en particulier à l'été 2014, et leur dispersion géographique a fait qu'à un certain moment, "on a atteint nos limites", observe le Dr Hilde De Clerck, spécialiste des fièvres hémorragiques à MSF Belgique. "On est juste une ONG", conclut-elle.

 

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(1) Chez MSF, vingt-huit membres ont été contaminés et 14 sont décédés, tous employés localement.

 

Pour en savoir plus sur l'épidémie d'Ebola :