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Roumanie : des étudiants en médecine français sous pression ?

Entre mars et avril 2015, deux étudiantes en médecine expatriées en Roumanie se sont suicidées. Deux autres ont tenté de mettre fin à leur jour. Ces drames posent la question des conditions de vie de ces futurs médecins qui ont choisi de poursuivre leurs études en Roumanie. Nous avons interrogé Siham et Camille, deux étudiantes actuellement installées dans la ville de Cluj Napoca.

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Roumanie : des étudiants en médecine français sous pression ?
Camille, étudiante française en médecine à Cluj Napoca

Elles sont ambitieuses, courageuses, passionnées et ont décidé, il y a quelques années, de quitter la France pour suivre leurs études de médecine en Roumanie. Loin de leurs familles et de leurs amis d’enfance, Camille et Siham ont fait le choix de poser leurs valises à Cluj, dans l'espoir de devenir un jour médecins. Toutes deux recalées au concours de première année en France, elles ont dû s'adapter à un pays qui leur était parfaitement étranger.

« Après mon échec au concours de première année à Lyon, j’ai décidé de postuler à Cluj Napoca (Roumanie) pour tenter de réaliser mon rêve de devenir un jour médecin. J’avais tellement peur d’un second échec au concours que, quand j’ai su que mon dossier avait été retenu à Cluj, j’ai tout de suite accepté. J’ai choisi la Roumanie car la faculté est francophone, alors que la formation est en anglais dans d’autres pays européens », explique Camille. 

L'apprentissage de la langue est obligatoire

Contrairement à la France, il n’y a pas de concours de première année en Roumanie. Seul un « bon » dossier suffit pour accéder aux études prestigieuses de médecine. Il faut ajouter à cela 5.000 euros de frais d'inscription annuels. Même si les cours théoriques sont en français, l’apprentissage de la langue est obligatoire pour pouvoir examiner les patients durant les stages hospitaliers. Tout comme les autres étudiants expatriés, Siham et Camille ont suivi trois années de cours de roumain.

« On sait que pour nous, étudiants expatriés, ça sera beaucoup plus dur et cela nous pèse beaucoup », déclare Camille.

Une fois la 6ème année terminée, de rares étudiants décident de passer l’internat en Roumanie, mais la majorité d’entre eux choisissent de rentrer en France. Pour réintégrer le système Français, ils doivent avoir validé les unités d’enseignement correspondant au cursus médical français et s’inscrire dans une faculté de médecine française. 90% des étudiants français rentreraient dans leur pays d'origine pour passer l’examen classant national (ECN) français.

« Nous sommes reconnaissants d’avoir pu intégrer cette filière francophone qui nous a donné l’opportunité de pouvoir quand même passer l’internat français, mais 6 ans à l’étranger, c’est long », indique Camille.

Même si le rythme est éprouvant, Siham et Camille vivent bien leur expatriation et sont des étudiantes « normales ». Dès qu’elles en ont l’occasion, elles profitent de leur temps libre pour se distraire avec des activités culturelles et sportives.

Les étudiants sont contraints de préparer le concours de l'ECN français le soir, après de longues journées de cours ou de stages du cursus médical roumain.

« Nous avons beaucoup de cours et il nous reste peu de temps après pour réviser. Approchant l’internat, la charge de travail est beaucoup plus importante. Le rythme est soutenu. Je ne suis d’ailleurs pas la seule à le penser », poursuit Camille.

"S'expatrier pendant 6 ans n'est pas toujours facile"

Solitude, éloignement de la famille, stress lié à la charge de travail, fatigue, apprentissage d’une nouvelle langue étrangère, préparation insuffisante à l’ECN français sont autant de facteurs qui peuvent expliquer le risque de dépression pour ces carabins (NDLR : surnom donné aux étudiants en médecine). Sans compter la perte d'estime de soi initial liée à l'échec du concours en France et l’appréhension ressentie en craignant, à leur retour, un mauvais accueil du corps médical français.

« Chacun éprouve plus ou moins de stress en travaillant de son côté. Il est vrai cependant qu'une pression supplémentaire peut s'ajouter dû au désir d'être "performant" lors de notre retour en France », confie Siham.

Il est évident que l’expatriation est un facteur de risque supplémentaire de dépression et de suicide, surtout pour des jeunes étudiants, tout juste sortis du cocon familial.

« S'expatrier pendant 6 ans dans un pays étranger avec une culture différente n'est pas toujours facile. Nous sommes en quelque sorte livrés à nous-mêmes. Mais ceci nous permet de gagner en autonomie, maturité, humanité et nous ouvre l'esprit », poursuit Siham.

"Elle a senti un rejet de l'état français"

La première victime, Margaux Baudin, 24 ans, s’est pendue à Cluj le 3 mars 2015. Pour son père interviewé dans Le Monde, il ne fait aucun doute que sa fille « a pété les plombs » en raison d’un surmenage.

Dans une lettre qu’elle a laissé à sa famille, la jeune femme explique « qu’elle préfère vivre ailleurs plutôt que survivre ici et qu’elle ne voyait pas comment elle pourrait arriver à devenir médecin ». Son père ajoute que sa fille a noté dans sa lettre avoir « senti un rejet de l’Etat français ».

Le 27 mars, une deuxième étudiante s'est suicidée par défenestration. La faculté de médecine de Cluj et la direction de l’Institut français ont mis en place une cellule de crise psychologique. Un psychiatre français a été envoyé sur place par le Quai d’Orsay. L’Institut français aurait également ouvert une « ligne verte », cellule d’écoute où des étudiants volontaires se tiennent à disposition d’autres carabins en souffrance.

1,4% des internes en médecine ont tenté de se suicider en France

L'expatriation n’explique pas tout. En France, alors qu'ils sont proches de leurs familles et sans contrainte d’expatriation, des étudiants en médecine décident de mettre fin à leur jour.

Dans leur travail de thèse soutenue en décembre 2011, le Dr Antoine Le Tourneur et le Dr Valériane Komly ont dressé un état des lieux du burn out des internes en médecine générale en France métropolitaine. Selon leur étude, 1,4% des internes de médecine générale avaient déjà tenté de se suicider. 6,1% d’entre eux avaient eu des idées suicidaires sans passer à l’acte.