1968 : Le père Boulogne, un cœur pour la science

HISTOIRE DE LA CHIRURGIE CARDIAQUE - Mai 1968. Paris. Alors que les étudiants battent le pavé et font la Une des journaux nationaux, le révérend Boulogne, depuis sa chambre de l'hôpital Broussais, s'apprête également à bousculer l'actualité. Alors qu'il est en insuffisance cardiaque depuis des années, le père dominicain a en effet décidé de se porter candidat pour une transplantation cardiaque.

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1968 : Le père Boulogne, un cœur pour la science
1968 : Le père Boulogne, un cœur pour la science

Pourtant il le sait, l'opération est risquée. À peine deux semaines plus tôt, le premier patient français greffé d'un coeur, est décédé à la Pitié-Salpêtrière à Paris. Clovis Roblain n'a supporté que trois jours ce nouveau coeur. On n'a toujours pas découvert de traitement pour empêcher le rejet de ce nouvel organisme par le système immunitaire.

Mais qu'importe ! À 57 ans, il considère qu'il est le candidat idéal pour la transplantation. Il n'a pas d'enfant et, en tant qu'homme de foi, il est de son devoir de laisser une chance à la médecine pour que d'autres puissent en profiter.

Les jours passent, et le 12 mai 1968, un cœur se libère. Celui de M. Gougirand, décédé de mort cérébrale. Son cœur est intact et compatible avec celui du révérend. Charles Dubost, chirurgien à l'hôpital Broussais, attend ce moment depuis longtemps. Le bloc est prêt.

Pèlerinage

Les télés se ruent sur ce nouveau transplanté. Toutes saluent la "bonne humeur communicative" de Damien Boulogne qui se prête complètement au jeu médiatique. Les journalistes se rendent même dans son village d'enfance pour recueillir les inquiétudes de sa famille. Lui a envie de vivre : on raconte qu'il suit un régime gourmand de steak au poivre pour reprendre des forces.

Aussitôt sorti de l'hôpital, le père Boulogne continue sa mission. Il manque des donneurs. Il profite alors de sa première messe pour prêcher en faveur des familles de donneurs. Il va même jusqu'à inviter les fidèles, présents ce jour-là, à ne jamais refuser de donner l'organe d'un parent défunt.

Et puisqu'il entend coûte que coûte sensibiliser les consciences, il part sillonner les routes de France pour diffuser ce message.

17 mois et 5 jours

Plusieurs mois après la transplantation, un journaliste rend visite au célèbre transplanté et lui demande : "Et si c'était à refaire ?"... Le révérend ne sait pas quoi répondre. Il balbutie, hésite : "Peut-être que si j'avais su toute la note à payer...". Il ne termine pas sa phrase mais invoque "une raison morale supérieure très forte" sans laquelle il n'aurait supporté de vivre avec ce nouveau cœur.

Le traitement est fort. Le père Boulogne fatigue. Son cœur s'arrête de battre le 18 octobre 1969. Les médecins tentent de le relancer. En vain.

Après 17 mois et 5 jours avec son nouveau cœur, on considère qu'il est le premier Français à avoir survécu à une transplantation cardiaque. Mais quand le Pr Dubost apprend la triste nouvelle, il désespère de voir un jour un homme vivre des années à la suite d'une greffe cardiaque : "J'arrête les transplantations tant que les immunologistes n'auront pas trouvé un médicament vraiment efficace pour empêcher le rejet".

Il faudra attendre quelques années encore pour que les chercheurs mettent au point un nouveau traitement efficace : la ciclosporine.

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