1912 : Alexis Carrel, le génie noir de la chirurgie

HISTOIRE DE LA CHIRURGIE CARDIAQUE - Ce nom vous est peut-être familier. Des rues Alexis Carrel ont existé, des écoles, des lycées... Puis les panneaux ont été retirés. Comment a-t-on pu oublier ce prix Nobel de médecine, pionnier de la transplantation d'organes ? Histoire d'un génie de la chirurgie dont les théories sur le genre humain allaient tout changer.

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1912 : Alexis Carrel, le génie noir de la chirurgie
Alexis Carrel, le génie noir de la chirurgie - Photo © Bettmann/CORBIS

Tout commence le 24 juin 1894 : Sadi-Carnot, le président de la République, vient d'être poignardé en pleine rue, à Lyon. Au bloc opératoire, Alexis Carrel, élève en médecine, assiste ses maîtres démunis, incapables de stopper l'hémorragie.

À la fin du XIXe siècle, aucun chirurgien ne sait suturer les veines et les artères. Ils déclarent le décès du chef de l'Etat peu après minuit. Le jeune Carrel décide alors de tout mettre en oeuvre pour que cette histoire ne se reproduise pas.

Doigts de fée

Le pari est audacieux : pour que la suture de vaisseaux sanguins soit étanche, elle doit être étroite et donc très minutieuse. Le tout réalisé le plus vite possible pour que le sang n'ait pas le temps de coaguler !

Autant de qualités d'exécution qu'Alexis Carrel va apprendre auprès… de la plus célèbre des brodeuses de Lyon : Madame Leroudier. Elle se prête à l'exercice et lui fait répéter chaque jour les mêmes gestes avec du fil de soie de plus en plus fin.

Parallèlement, le jeune médecin met au point une technique de suture encore utilisée aujourd'hui par la chirurgie vasculaire : la triangulation.

Il teste alors sa méthode en greffant le cœur d'un chien au niveau de son cou. Le cœur bat. Il prouve que la transplantation d'organe est possible. Il publie son article en 1902, y détaille sa méthode et rêve d'un poste de chirurgien à Lyon. Il tente sa chance plusieurs fois au concours, mais n'est jamais reçu.

Envol

Alexis Carrel fait ses valises et traverse l'Atlantique. Après s'être fait remarqué très vite par ses publications par la communauté scientifique, il se voit offrir un poste en or : la direction du laboratoire de chirurgie expérimentale de l'Institut Rockefeller.

Dans son laboratoire new-yorkais, le "Frenchie" multiplie les manipulations spectaculaires : quand il greffe les pattes d'un chien noir sur le corps d'un chien jaune, le Time Magazine publie la photo des deux animaux qui gambadent. Les Américains sont conquis !

10 octobre 1912. On vient de lui décerner le prix Nobel de médecine "en reconnaissance de ses travaux sur la suture des vaisseaux et la transplantation d'organes". Il apprend la nouvelle depuis les Etats-Unis. À Paris, le quotidien Le Matin titre modestement : "Une victoire de la science française". De l'autre côté de l'Atlantique, elle est "américaine" ! L'Académie de médecine et le gouvernement français ne font aucun commentaire.

Dérive

Carrel retourne en France en 1914 et se joint aux équipes médicales pour soigner les soldats rapatriés. C'est la première fois qu'il pratique la chirurgie sur des corps humains. Mais son retour est de courte durée : aussitôt les combats terminés, il repart pour les Etats-Unis.

Une rencontre va alors relancer ses recherches : Charles Lindberg. Le célèbre aviateur partage les rêves d'immortalité de Carrel. Il met au service du médecin ses connaissances d'ingénieur et ils réussissent à créer un "cœur de verre", qui reproduit de façon artificielle le système cœur-poumons.

Les deux hommes ne se quittent plus. Des heures durant, ils refaçonnent le monde et... l'homme.

C'est ainsi qu'en 1935, le médecin français dévoile sa part d'ombre avec son best seller, L'homme, cet inconnu (Man The Unknown). Dans cet essai politique, Alexis Carrel a une obsession : la sélection humaine, la perfection de la génétique. Il imagine un régime autoritaire, guidé par une élite intellectuelle, où l'on supprimerait par exemple les handicapés et les meurtriers... obstacles, selon lui, à la "reconstruction de l'homme" !

Quand Alexis Carrel meurt en 1944, son livre est présent dans presque toutes les bibliothèques françaises. Puis on l'oublie pendant des années sur une étagère, jusqu'au début des années 1990 : le Front national utilise alors les arguments eugénistes du médecin pour l'adapter à son idéologie anti-immigration. Quand le nom d'Alexis Carrel ressurgit alors, dans les médias, dans ces conditions, c'est pour mieux disparaître des plaques de rues et du fronton de la faculté de Médecine de Lyon, où sa technique de la suture vasculaire est encore enseignée chaque jour aux étudiants.

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