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Anticancéreux : le marketing des laboratoires

Chaque année de nouveaux traitements contre le cancer arrivent sur le marché. Ils sont de plus en plus ciblés mais également de plus en plus chers. Comment les laboratoires pharmaceutiques fixent-ils les prix ? Sont-ils vraiment justifiés ? Ces traitements ont-ils tous démontré leur intérêt pour les patients ? Réponse de notre spécialiste Rudy Bancquart.

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Anticancéreux : le marketing des laboratoires

Les traitements anti-cancers sont de plus en plus ciblés c’est-à-dire que ce sont des traitements spécifiques qui s’adressent à un nombre restreint de malades. Alors pour ne pas diminuer leurs profits, les laboratoires ont décidé de vendre ces médicaments extrêmement cher. Quand on regarde l’évolution des coûts des traitements anti-cancer ces 15 dernières années c’est assez clair.

En 2004, dans le monde, les médicaments contre le cancer représentaient 24 milliards de dollars, en 2008 40 milliards et en 2014, 80 milliards. On pourrait penser que ces prix élevés sont justifiés par des investissements dans la recherche et le développement engagés par les industriels. Or, bien souvent, la recherche est financée par des fonds publics.
Il y a d’ailleurs un chiffre éloquent  qui indique que les dépenses en recherche et développement ne représentent que 15% du chiffre d’affaire des laboratoires pharmaceutiques alors que 25% sont alloués au marketing dont une partie sert à séduire les professionnels de santé.  

Dépenses des laboratoires pour les spécialités en cancérologie

"Eurofordocs", est un petit outil qui permet d’exploiter les données de la base de données publique "transparence santé", la base sur laquelle les laboratoires sont obligés de déclarer leurs liens d’intérêts avec le monde médical. De toutes les spécialités médicales, confondues, ce sont les spécialistes du cancer qui sont les plus approchés par l’industrie pharmaceutique, que ce soit en termes de conventions et avantages (repas transport, hébergement des colloques) ou de rémunérations (formation, animation de conférences, signatures d’articles scientifiques etc.).

Les spécialistes du cancer trustent les 3 premières marches du podium. Les laboratoires dépensent 11 717 euros par an par oncologue option hématologie, viennent ensuite les hématologues avec 10 428 euros. Au pied du podium, on retrouve les oncologues option médicale avec 2 952 euros par an, ces chiffres ne sont qu'une moyenne. Par ailleurs, accepter un voyage est parfois un des moyens de se former car l’hôpital n’a pas forcément les moyens de payer les billets d’avion pour assister aux colloques.  

Classement des versements aux professions médicales

Parmi les laboratoires qui sont les plus généreux avec les médecins, on trouve Sanofi.


C’est le fleuron français qui dépense pour tous les acteurs de la santé confondus (médecins, sociétés savantes, fondations etc...) 83 millions par an, vient ensuite MSD avec 33 millions par an puis en 3ème position Celgene avec 29 millions.   

Séduire les médecins ?  

Pourquoi dépenser autant ? Celgene n’est pas un laboratoire très important en France ? La raison est simple, c’est pour que les médecins continuent à prescrire le Revlimid, un traitement contre le myélome, un cancer du sang. Ce médicament coûte cher, entre 3 900 et 5 000 euros par mois, il est le quinzième médicament le plus remboursé par la sécurité sociale. Le problème est que le Revlimid représente aussi 60 % du CA du laboratoire.
En clair sans prescription de ce médicament, le laboratoire aurait quelques problèmes financiers. D’autant que des génériques du médicament devraient faire leur apparition en 2022.  

Des traitements qui représentent un bénéfice pour le patient   

Si dans l’ensemble il faut reconnaitre qu’il y a un progrès thérapeutique dans la prise en charge du cancer, tous les médicaments sont loin d’avoir apporté la preuve de leur efficacité. À ce sujet une étude autrichienne récente vient confirmer une autre étude anglaise. Selon les chercheurs, sur 102 médicaments anti-tumoraux mis sur le marché européen de janvier 2009 à mai 2015, seuls 38 apportaient une preuve de l’amélioration de la durée de vie au moment de leur mise sur le marché. Pour 5 d’entre eux il y avait même une réduction de la durée de vie.  

Prix des traitements anti-cancer de plus en plus élevés

Est-ce que notre système de santé va pouvoir supporter le coût élevé de ces traitements ? Aux Etats-Unis, la quasi-totalité de ces innovations thérapeutiques coûtent plus de 103 000 euros par an et par malade contre 9 000 il y a une vingtaine d’années. Certains malades n’ont pas accès à certaines thérapies. En Grande Bretagne, certains de ces médicaments ne sont plus remboursés tout simplement, jugés trop chers par rapport aux faibles bénéfices pour le patients.  Face à ces prix élevés et à ce lobbying poussif, des médecins, des chercheurs et des associations françaises sont vent debout. Selon eux, il en va de la survie de notre système de santé.  Si les labos mettent en avant la qualité du service médical rendu, Jean-Paul Vernant, cancérologue et auteur du 3ème plan cancer en France, signataire de plusieurs tribunes contre le coût de ces médicaments, aime à répéter que si les labos avaient eu la même stratégie dans les année 50 avec le vaccin contre la polio il n’est pas sûr qu’on serait sur le point de l’éradiquer de la planète aujourd’hui.  

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