Pédopsychiatrie : deux adolescentes planifient la mort de leurs proches

Deux collégiennes de 13 ans, résidant en banlieue de Narbonne (Aude), ont planifié l'assassinat de la famille de l'une d'entre elles. Suite à l'agression du petit frère, une enquête a été diligentée, débouchant sur la mise en examen des jeunes filles pour tentative d'assassinat. Nous avons demandé aux docteurs Serge Bornstein, psychiatre expert, et Gérard Dubret, responsable du pôle Psychiatrie à l'hôpital de Pontoise et expert judiciaire, comment l'on peut, à cet âge, en venir à planifier un tel projet.

Rédigé le

Le village de Peyriac-de-Mer, près de Narbonne, où se sont tenus les faits. (licence cc-by-sa Profburp) Vidéo - Entretien avec le Dr Serge Bornstein, psychiatre expert

Amies depuis environ un an, les deux élèves fréquentaient le collège Jules-Ferry, l'un des établissements les plus importants de Narbonne. Leur comportement inhabituel avait alerté récemment l'équipe éducative.

"Depuis peu, elles avaient tendance à opérer des scarifications sur leur avant-bras. Et elles avaient aussi des propos inquiétants sur ce projet dont elles ne se cachaient pas vraiment", a rapporté le procureur de Narbonne, David Charmatz.

Selon le procureur, la première jeune fille, scolarisée en cinquième, avait en effet clamé devant témoins sa volonté d'éliminer ses parents et son petit frère. L'autre, en sixième, a semble-t-il "adhéré à son projet" et devait en être le bras armé.

Passage à l'acte

Vendredi 28 mars 2014, à la sortie des cours, la première a fait venir la seconde dans sa maison. Pendant que les parents vaquent à leurs occupations, l'amie poignarde la nuque du petit frère - âgé de 6 ans - avec un couteau.

Découvrant la scène, les parents emmènent le garçon chez le médecin, qui pose un point de suture. Selon le procureur de Narbonne, la blessure était en réalité très sérieuse : profonde de 3 cm, elle a entraîné une lésion de la dure-mère, cette membrane qui protège le cerveau. L'état de santé du garçon, pris de vomissements et de migraines, se détériore rapidement. Le médecin le fait admettre, dans la soirée du 30 mars, aux Urgences de Narbonne. Les urgentistes, réalisant la gravité de la situation, le transfèrent en neurochirurgie à Montpellier. Les jours de l'enfant, toujours hospitalisé, ne seraient pas en danger.

L'hôpital qui a signalé les faits au parquet, lequel a immédiatement diligenté une enquête qui a débouché dimanche sur la mise en examen des deux collégiennes pour tentative d'assassinat. Elles ont été placées sous contrôle judiciaire, hors du département, dans des établissements séparés de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ).

Devant le procureur et les gendarmes, ces adolescentes "plutôt ordinaires", nées dans des "familles de la classe moyenne", sont apparues détachées, n'ayant pas conscience de la gravité de leurs actes.

Une représentation de la mort différente de celle des adultes

Selon le docteur Gérard Dubret, responsable du pôle Psychiatrie à l'hôpital de Pontoise et expert judiciaire, il est très important, pour comprendre de tels faits, "de se démarquer d'un modèle de pensée adulte et mature". "A cet âge, la représentation de la mort n'est pas ce qu'elle est chez un adulte. La planification d'un tel projet n'est pas celle d'un assassin."

"A cet âge", insiste-t-il, "la mort n'a pas été éprouvée comme quelque chose d'irréversible. Et s'il y a une constante dans ces affaires qui impliquent enfants et adolescents, c'est que pour eux, la mort n'est pas perçue comme quelque chose d'irrémédiable."

Un scénario écrit ?

Un écrit retrouvé par les enquêteurs s'apparente à "un scénario qui est bâti". Le coup de couteau porté au petit frère n'était-il que "le début de ce qui devait suivre ?" interroge le procureur. "Force est de constater", poursuit-il, "que dès cet acte commis, tout s'est arrêté".

Pour le docteur Dubret, "il n'y a pas forcément de machiavélisme dans ces écrits". "Le fait d'écrire de telles choses ne signifie pas que vous aller passer à l'acte. De même que la violence verbale permet d'expulser une violence qui ne va pas être mise en acte, écrire permet de décharger son trop plein de violence."

Les tendances "auto-agressives" des adolescentes, ainsi que la gravité des faits qui leur sont reprochés, conduiront probablement les magistrats à ordonner dans les semaines qui viennent des expertises psychiatriques.

Le docteur Dubret observe toutefois que, "dans la plupart des cas, on ne retrouve pas de maladie mentale (psychose…) chez ces adolescents, mais plutôt des troubles de la personnalité (souffrance, mal-être…). L'adolescence est un contexte qui se caractérise par une tendance à l'impulsivité, à la rébellion, aux passages à l'acte et à la morosité. Notre regard doit être imprégné de cela lorsque nous cherchons à comprendre de tels actes."

"Les adolescents qui ressentent une souffrance imaginent parfois que la séparation entre eux et leur famille est une solution pour arrêter cette souffrance."