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Le professeur Even ou l'art de la polémique

Dans son dernier livre "Corruptions et crédulité en médecine" paru aux éditions Le Cherche Midi, le Pr Philippe Even adresse une charge violente contre l'industrie pharmaceutique et surtout contre les experts. Que dénonce-t-il ? Ses critiques sont-elles justifiées ? Les explications avec Rudy Bancquart.

Rédigé le , mis à jour le

Le professeur Even ou l'art de la polémique

Tout au long de la première partie du livre, le Pr Philippe Even s'attaque aux "experts", aux "journalistes", aux "revues scientifiques", "sociétés savantes", "autorités de santé". Selon lui, tous seraient incompétents. Il s'attaque également à l'industrie pharmaceutique et à "ses dérives criminelles". Les mots sont forts. Tout le monde en prend pour son grade, les propos sont parfois outranciers.

Le Pr Even dénonce...

Le Pr Philippe Even parle de corruption des universitaires par l'industrie comme l'indique le titre de l'ouvrage et non de liens d'intérêts ou de conflits d'intérêts. Pourtant ces nuances sont primordiales. Le problème, il ne s'agit pas d'une enquête, mais d'un enchaînement de généralités très violent à l'égard du monde de la santé.

Dans la troisième partie de son livre, le Pr Philippe Even n'hésite pas à citer des noms. Pour faire ressortir ces noms, il a une méthode bien à lui : "Comment reconnaît-on la corruption d'un consultant : avoir signé plus de 10 contrats personnels avec l'industrie, avoir publié 1.000 articles, avoir publié moins de 150 articles comme auteur principal, que ces articles aient généré plus de 8.000 reprises, avoir été coauteur de plus de 10 recommandations, avoir été coauteur de plus de 15 études épidémiologiques à partir de registres de patients…".

Si un médecin remplit trois de ces critères alors il est sous influence. Pourquoi ? Mystère. La première réaction des spécialistes en bibliométrie, des spécialistes qui s'intéressent aux publications mais d'un point de vue statistique, sollicités par mes soins, a été de rire.

Les méthodes douteuses du Pr Even

Pour résumer, le Pr Even reproche à ces médecins le manque de rigueur scientifique quand lui-même pour dénoncer ces médecins emploie une méthode plus qu'arbitraire. Il s'attaque ainsi au Pr Gabriel Steg, cardiologue à l'hôpital Bichat a Paris. Il lui reproche de trop publier, et donc d’être corrompu. Après un entretien téléphonique, le Pr Gabriel Steg a avoué ne pas comprendre ces attaques. Il a donc décidé de porter plainte pour diffamation contre Philippe Even et sa maison d'édition Le Cherche Midi.

À la question de savoir si des experts en France ont des conflits d'intérêts avec des labos, la réponse est assurément oui. Le Pr Even a-t-il la bonne méthode pour les identifier, nous avons le droit d'en douter.

Les statines, son cheval de bataille

Dans la seconde partie de son livre, le Pr Even s'attaque aux statines, les "anti-cholestérol". Son cheval de bataille. Les statines seraient selon lui inutiles voire dangereuses. Elles auraient été inventées par l'industrie pharmaceutique avec la complicité des médecins pour des raisons financières (faire plus de profits).

Il y a aujourd'hui un grand débat autour de cette classe de médicaments. Un exemple relevé par Le Figaro : le Pr Even remarque que des patients à risque majeur d'accident cardiovasculaire important réduisent leur risque de "10% par an" avant de conclure "contrairement à ce que croient les cardiologues, il n'y a pas plus de raisons de traiter en prévention secondaire (…) après un infarctus du myocarde, qu'en prévention primaire". Juger un traitement inefficace alors que l'on constate une réduction du risque de 10%, ce n'est pas cohérent.

Un impact médiatique certain

Le Pr Even a un vrai impact médiatique. Il faut dire avec une certaine complicité de la presse car le Pr Even est ce qu'on appelle un "bon client". Mais les répercussions sont importantes. Une étude menée par cinq professionnels des maladies cardiaques ont évalué que huit mois après la sortie du précédent livre du Pr Even sur les statines, 8% des patients ont interrompu leur traitement.

Pour ce dernier livre, les médias ont été moins élogieux et ses propos moins relayés. En revanche, l'Ordre des médecins a condamné ses récents propos qui constituent un manquement aux règles déontologiques. Il avait déjà été interdit en 2014 par le Conseil de l'Ordre d'exercer la médecine. Dans l'ensemble, le Pr Even n'est pas très populaire dans la communauté médicale. Ses soutiens sont rares. D'autant que par le passé, sa crédibilité a été entamée.

Un habitué des déclarations chocs

À une époque, le monde était sous le choc. On ne savait pas traiter le virus du sida. Le Pr Even ne s'est pas démonté, il a convoqué la presse et a déclaré avoir trouvé le remède : la ciclosporine, un anti-rejet. Il a même organisé une conférence de presse pour annoncer sa découverte. Cela s'est déroulé avec la complicité du ministère de la Santé de l'époque. En fait, la ciclosporine n'a eu qu'un effet : accélérer la mort des patients en affaiblissant leur système immunitaire. Il n'y a eu aucun essai thérapeutique et encore moins de publications scientifiques.

Dans les années 2010, il réitère avec le tabac. Il déclare que le tabagisme passif n'existe pas, ce qui est assez surprenant pour un pneumologue. Mais en 2010, l'OMS a reconnu que le tabagisme passif était responsable de 600.000 morts par an. Il faut donc se méfier des propos tenus par le Pr Even.

Sa démission de la présidence de l'Institut Necker

Début septembre 2015, le Pr Even a annoncé sa démission de la présidence de l'Institut Necker dont il était président. C'est l'ironie de l'histoire. À la sortie de son livre, l'Agence de Presse Médicale (APM) révèle les liens d'intérêts que l'Institut Necker (au passage sans aucun lien avec la faculté de médecine et l'hôpital qui portent le même nom mais cela entretient la confusion) dont il est président, entretient avec l'industrie pharmaceutique. Ce qu'il dénonce dans son livre.

Même si certains propos dans son ouvrage ne sont pas dénués de clairvoyance, ils sont noyés au milieu d'insultes, de règlements de compte et de faux procès. Il agite les lobbies et la corruption des médecins, pourquoi pas. Mais cela est plus efficace si on se base sur des faits et des analyses plutôt que sur des critères plus que douteux.
 

Livre :

  • Corruptions et crédulité en médecine
    Pr Philippe Even
    Ed. Le Cherche Midi, septembre 2015
     

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