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Deuil : comment annoncer à l'enfant le décès de son parent?

Dans l'ombre, les enfants orphelins font peu parler d'eux alors qu'ils sont pourtant 500 000 en France. Annoncer le décès incombe alors au parent qui reste mais les adultes proches ont aussi un rôle à jouer pour accompagner l'enfant et l'aider à traverser cette épreuve.

Dr Charlotte Tourmente
Rédigé le , mis à jour le

Annoncer le décès

Le 24 juin 2015, le monde bascule pour Estelle, et ses enfants, Mattéo et Océane, alors âgés de 11 et 3 ans : "J'ai découvert le corps de mon mari, Rémy, le père des enfants, sur le sol de la cuisine. J'étais avec Océane."

Son fils Mattéo revient quelques heures plus tard de son cours de sport. "Il a suffi d'un regard pour qu'il comprenne", se souvient Estelle. "Je l'ai soutenu à bout de bras mais je n'ai pas eu le temps de réfléchir à comment lui annoncer, j'ai réagi avec instinct puisque les heures qui ont suivi le décès, la police et les pompiers avaient défilé puisqu'il s'agissait d'un décès à domicile..."

"Je me suis réfugié dans les bras de ma mère et là, ça a été 2 minutes de silence. Un blanc total"... raconte Mattéo. "Il n'y avait pas besoin de parole, je savais que qu'il se passait."

Rémy, leur père, souffrait en effet de problèmes cardiaques et était en attente d'une greffe du coeur : "Son état était stable mais il y avait cette épée de Damoclès au-dessus de nous", raconte Estelle. Le deuil est probablement différent car il y avait déjà eu des réflexions et des discussions avec les enfants à propos de la santé de leur père. Mattéo savait que son papa était malade, mais pas à ce point : "on ne s'attend jamais à la mort !" s'exclame-t-il. "En plus, les médecins nous avaient rassurés sur le fait que son état était stable."

"Utiliser des mots simples et vrais"

Annoncer le décès du père ou de la mère est une épreuve terrible pour le parent restant. Si dans le cas de Matteo et d'Estelle, le risque était connu et la situation sans équivoque, mettre des mots sur ce qu'il se passe est la première étape du deuil pour les enfants. "Il est très important de leur parler de la situation en utilisant des mots simples et vrais, et en adaptant à l'âge de l'enfant", estime Maja Bartel Bouzard, psychologue spécialisée dans le deuil et animatrice du groupe parents à Empreintes. "On parle différemment à un nourrisson, à un enfant ou à un ado. Le nourrisson percevra surtout l'absence de la personne décédée et l'état émotionnel des adultes, le désarroi l'inquiétude, les pleurs (et il faut mettre des mots sur ces émotions)."

La sœur de Mattéo, Océane, avait 3 ans au moment du décès et même à cet âge, la spécialiste conseille d'utiliser un mot vrai : "il n'est plus là, on ne peut plus lui parler et faire des choses avec lui." Tout en sachant qu'à cet âge, la mort est associée à l'absence et qu'elle n'est pas considérée comme permanente. "Donc il faudra lui expliquer à nouveau en utilisant des mots simples, comme le fait que l'on pourra penser à lui, parler de lui, regarder des photos mais il n'est plus avec nous, tu ne pourras plus le voir."

En revanche, les adolescents comprennent parfaitement la mort et son caractère irrémédiable... "Le jour même, on est triste mais le lendemain on se sent vide, il nous manque quelque chose et le matin on ne voit pas la personne qu'on avait toujours vue..." confie Mattéo. "Je n'arrivais pas à exprimer mon chagrin, je suis quelqu'un de renfermé sur soi-même et je n'en parlais à personne. Je m'habituais à porter ce chagrin sans rien dire..."

La tristesse, le vide, l'absence de sens de la vie, toute une tempête d'émotions, variables d'un jour à l'autre, d'un instant à l'autre, se déroulent dans le cœur et dans l'esprit des enfants confrontés à un telle perte.

"La colère était présente d'emblée, les jours qui ont suivi !" s'exclame Mattéo. "A 11 ans, on ne se dit pas que son père peut mourir ! L'injustice et l'incompréhension me révoltaient.... Cela a a duré un an ou deux. Je suis encore en colère aujourd'hui mais elle a diminué. J'ai commencé à pratiquer la boxe, mon professeur a réussi à me faire évacuer cette colère. Il sentait plus les choses, que je ne lui en parlais."

Dans les jours qui suivent le décès, Estelle a ainsi emmené Mattéo voir sa psychologue habituelle et "ça a été un soutien immédiat, et exceptionnel dans le quotidien." 

Accompagner le deuil grâce à la routine, l'école, les rituels

"Dès le lendemain, je les ai remis à l'école, pour qu'il n'y ait pas de rupture de rythme", relate Estelle. "Les enseignants de notre commune s'en sont très bien occupés, ils ont essayé de faire classe normalement et ils ont été à l'écoute de Mattéo en CM2, comme d'Océane qui était en maternelle." Cette reprise de rythme a été très bénéfique pour les enfants mais là encore, il n'y a pas de règle unique, tout dépend de chaque famille et de chaque enfant.

"Il y a des enfants qui auront besoin de retrouver leur routine car l'école correspond à des repères stables, habituels", analyse Maja Bartel Bouzard. C'est aussi faire comme les autres et mettre à distance ce qui fait mal temporairement. Mais pour d'autres il y aura besoin d'un temps avec les proches, d'un sas pour accueillir les émotions en famille. "C'est important qu'il y ait des adultes disponibles pour prendre le relais du parent restant (grands-parents, amis, voisins), car le parent lui-même affecté n'est pas toujours en mesure de le faire, en plus du reste, dans cette période de stress intense. C'est après ce sas, que l'enfant pourra retourner à l''école, qui doit faire preuve d'une certaine souplesse pour accompagner à la carte en fonction des besoins de l'enfant et de la famille."

La place de l'école

"L'expérience montre qu'il y a plusieurs postures", remarque Maja Bartel Bouzard. "Il y a moins de disponibilité car le deuil prend beaucoup d'énergie physique et psychique. L'enfant peut être moins disponible, avec des résultats qui chutent, et il peut désinvestir les apprentissages. Ou au contraire, il y a un surinvestissement du savoir, du travail scolaire avec des résultats scolaires excellentes : l'enfant se réfugie dans le travail pour mettre à distance ce qui est douloureux. Enfin, d 'autres enfants arrivent à trouver un équilibre."

Avertir le directeur de l'école, du collège ou du lycée, et les enseignants les aidera à être vigilants, aussi bien au niveau d'une chute des résultats que d'une élévation des notes. "On ne se préoccupe pas forcément d'un excellent élève, alors que cela peut être un signe de souffrance", ajoute la psychologue. Dans un cadre averti, l'enfant se sentira sécurisé ou autorisé à fonctionner moins bien et selon la psychologue, "un adulte de confiance (maîtresse, CPE,..) pourra être plus attentif à ce que l'enfant vit, en prenant de ses nouvelles de temps en temps : "comment vas-tu ? Où tu en es par rapport au décès ?"

Faire entrer le décès dans la vie quotidienne, sans en faire un tabou, c'est aussi rester en lien avec l'enfant, en demandant précisément de ses nouvelles.

L'importance des rituels

Concevoir ensemble des rituels pour penser à la personne décédée peut aussi aider dans le processus du deuil. "On constitue une boîte à souvenirs, dans laquelle l'enfant met une photo, des dessins, des lettres, un objet qui leur remémore leur proche ou des témoignages", suggère Marie Tournigand. "C'est construire leur héritage intérieur et cela permet à l'enfant de parler du lien qu'il avait avec son parent."

Créer un espace pour les émotions  

Sur le plan émotionnel, faut-il les pousser à livrer à tout prix leurs états d'âme ? "Les pousser, non..., tempère Maja Bartel Bouzard. Mais il convient de rester à l'écoute, d'autoriser l'enfant à exprimer ce qu'il ressent et à l'accueillir et il faut garantir un contexte dans lequel les émotions sont les bienvenues."

Partager les émotions fait en effet partie des facteurs de résilience et aide à ce que le processus de deuil puisse se faire. D'après Marie Tournigand, assistante sociale à l'association Empreintes, "le deuil n'est pas une maladie et il ne nécessite pas forcément de consulter un psychologue, ajoute-t-elle. Mais cela peut aider de parler de ce que l'on vit à quelqu'un de neutre, à qui on ne craint pas de dire que l'on envie de mourir. » 

 Et le parent dans tout cela, dans tout cela ? "Les adultes aussi peuvent exprimer ce qu'ils ressentent », évalue Maja Bartel Bouzard. Ce que confirme Marie Tournigand, "Si les adultes expriment leurs émotions et les vivent, les enfants le font aussi et ça facilite le processus de deuil."

L'aide d'une association spécialisée permet aussi de déterminer si un deuil est normal, compliqué pathologique : "Nous avons un site et une ligne d'appel gratuite au 01 42 38 08 08, qui permettent de déterminer l'aide qui est la plus adaptée.", ajoute Marie Tournigand.  

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