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Un bébé "à trois parents" ? C'est un peu plus compliqué...

Un bébé très particulier est né en avril au Mexique, a annoncé ce 27 septembre l'American Society for Reproductive Medicine (ASRM). Le noyau de ses cellules présente l’ADN de son père et celui de sa mère. Mais dans les cellules elles-mêmes, les structures indispensables nommées mitochondries sont issues d’une deuxième femme. Une prouesse de la fécondation in vitro, destinée à éviter une pathologie liée à un dysfonctionnement de ces mitochondries.

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Image : Le Dr Zhang, tenant dans ses bras Abrahim Hassan quelques instants après sa naissance. (crédits : New Scientist) - Vidéo : les explications avec Marina Carrère d'Encausse et Michel Cymes.
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"Trois parents" ? Pas vraiment...

Reprise à l'envi dans la presse, l’expression de "bébé à trois parents" marque tout au moins les esprits. Elle collera aux chevilles d’Abrahim Hassan, enfant né en avril au Mexique, selon une information du magazine britannique New Scientist confirmée par l'American Society for Reproductive Medicine (ASRM).

La cellule, son noyau… et tout le reste.

Lorsqu’un spermatozoïde rencontre un ovule, il transfère de l’ADN… et c’est à peu près tout. Cet ADN partagera celui de la mère dans le noyau de la cellule-œuf. Mais une cellule, ce n’est pas qu’un noyau : pour assurer son fonctionnement, de très nombreuses structures sont présentes, au nombre desquelles des mitochondries. Les mitochondries de la cellule-œuf sont celles de l’ovule fécondé. Ces mitochondries possèdent leur propre ADN (appelé par les biologistes, par convention, ADNmt ou mtADN).

Sans mitochondries fonctionnelles, la cellule est incapable fonctionner correctement. L’ADN mitochondrial peut aussi porter des gènes dont l’expression est associée à certaines maladies.

Le noyau de chaque cellule de cet enfant incorpore – comme chez tous les enfants – l’ADN de son père et celui de sa mère. Mais dans le reste de ses cellules (c'est-à-dire hors du noyau), certaines structures indispensables au bon fonctionnement cellulaire proviennent d’une tierce personne (restée anonyme). Ces structures indispensables, les mitochondries, existent dans la cellule indépendamment du noyau (pour en savoir plus, voir l'encadré "La cellule, son noyau… et tout le reste").

Les parents d'Abrahim Hassan sont un couple de Jordaniens, parents de deux filles décédés à l’âge de 6 ans et 8 mois du syndrome de Leigh (lié, dans leur cas, à un dysfonctionnement des fameuses mitochondries, voir l'encadré "Le Syndrome de Leigh").

Désireux d'avoir de nouveau un enfant, ils ont contacté le Dr John Zhang du Centre New Hope Fertility à New York. Ses analyses ont confirmé qu'un quart des mitochondries de la mère présentait la mutation responsable du syndrome.

Une procédure inédite

Plusieurs techniques étaient envisageables pour que la cellule-œuf (l’ovule fécondé, qui se divisera pour former l’embryon) incorpore des mitochondries saines. La première, récemment autorisée au Royaume-Uni, consiste à féconder un ovule par un spermatozoïde, puis de prélever le noyau pour ensuite l'implanter dans un ovule étranger dont on a enlevé le noyau. La seconde consiste à transférer le noyau de l’ovule maternel dans l’ovule énucléé d’une autre femme, avant fécondation.

Le syndrome de Leigh

Certaines pathologies sont liées à des anomalies de l’ADN mitochondrial. L’une d’elle entraîne notamment le syndrome de Leigh, caractérisée par une dégénérescence du système nerveux central (on parle également d'encéphalomyopathie nécrosante subaiguë). Entre 10% et 30% des cas de syndrome de Leigh sont liés à des altérations de l’ADN mitochondrial.

Cette seconde technique a été privilégiée par le couple jordanien par conviction religieuse, la première lésant selon eux un embryon. Aucune de ces procédures n’étant légale sur le territoire des États-Unis, l’intervention a eu lieu au Mexique – où l'enfant est venu au monde. Selon New Scientist, 99% de ses mitochondries seraient exemptes de la mutation responsable du syndrome de Leigh.

Une "avancée importante" en médecine reproductive

"Ces travaux représentent une avancée importante en médecine de la reproduction car les maladies mitochondriales restent un problème important et difficile", a expliqué à la presse le Dr Owen K. Davis, président de l'ASRM. "Si d'autres recherches permettent d'établir la sûreté et l'efficacité de cette technique de transfert des matériaux génétiques, on pourrait l'envisager comme une option pour les femmes risquant de transmettre des maladies mitochondriales à leurs enfants".

La procédure n’a pas encore fait l’objet d’une communication ou d’une publication scientifique. Le Dr Zhang devrait détailler l’intervention à l’occasion de la conférence annuelle de l'ASRM, qui se tiendra en octobre à Salt Lake City.

Des réactions mitigées

L’annonce a suscité de nombreuses réactions de par le monde.

"Si toutes les données cliniques sont solides cela représente une première pour le traitement de certaines maladies très graves", a ainsi déclaré le professeur Justin St John, du Centre des maladies génétiques à l'université Monash en Australie. Cité par l’Agence France Presse, le Pr St John juge que "l'équipe de recherche aurait dû soumettre préalablement une étude clinique complète avec toutes les données pour être examinées par des experts", notant que, désormais, "une surveillance étroite et prolongée [de l'enfant] est nécessaire étant donné le peu d'expériences effectuées avec des modèles animaux appropriés pour évaluer cette technologie". Des travaux récents menés sur des souris nées d'une telle procédure suggèrent que leurs mitochondries peuvent devenir dysfonctionnelles au fil du temps.

Pour Marcy Darnovsky, directrice du Center for Genetics and Society, une ONG californienne, "[la technique employée est] risquée avec des conséquences imprévisibles sur la santé de l'enfant et des futures générations". Elle critique le fait que l’équipe du Dr Zhang soit précisément allée au Mexique pour échapper aux législations existantes aux États-Unis. "Cette action irresponsable et non éthique créé un précédent dangereux".

 

 

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