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Les incels : l'idéologie de la haine des femmes

Les incels, pour "involuntary celibate", soit "célibataire involontaire" sont des groupes d'hommes souffrant de leur manque de succès avec les femmes et se tournant souvent vers des actes misogynes. Que revendiquent-ils exactement ?

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Les incels : l'idéologie de la haine des femmes

A l’origine, le terme "incels" a été inventé par une Canadienne à la fin des années 90. Elle avait créé un site internet de soutien et d'entraide pour les personnes seules et privées de vie sexuelle. Il n’y avait au départ aucune idéologie derrière. Le terme "incel" a ensuite été récupéré pour qualifier ces hommes d’abord en Amérique du Nord, Etats-Unis et Canada puis aujourd'hui dans le monde entier. 

Ces hommes célibataires, hétérosexuels, sont en général âgés de 18 à 35 ans. Leur point commun : vouer une haine aux femmes qu'ils accusent d’être les responsables de leur célibat.  

C’est très sérieux, c’est un vrai mouvement, bien identifié, qui commence à être étudié par des sociologues.  

Le champ d’action de ces incels est d’abord internet où ils sont des dizaines de milliers sur des groupes, interdits aux femmes. Ils sont très actifs sur les réseaux sociaux, sur des forums et des sites qui leur sont spécifiquement consacrés.    

Ils ont leur vocabulaire et les femmes sont souvent désignées par le mot "femelle" ou "femoid", une contraction entre femmes et humanoïdes.   

Un mouvement clairement dangereux

Dans ces groupes sur internet, ces incels partagent leur vision de la femme avec des propos extrêmement misogynes. Ils font l’apologie de la haine des femmes. 

Voici quelques exemples repris dans la presse : 

  • Les femmes sont qualifiées de diaboliques, de menteuses, de "salopes" qui prennent plaisir à malmener, moquer, humilier les hommes dès qu’elles le peuvent.
  • Ça va encore plus loin avec des incitations au harcèlement, et même à l’apologie du viol. Par exemple, cette phrase : "Le viol est sûrement cent fois plus plaisant que le sexe classique". 

Certains partagent également des conseils, des tutos, pour expliquer comment ne pas se faire arrêter lorsqu’on viole une femme. 

Ces propos sont évidemment condamnables et des groupes d’incels sont régulièrement fermés à cause de la nature des propos tenus. On ferme un site et puis de nouveaux sites apparaissent et ainsi de suite. Fermer des groupes et des sites de toute façon ne met pas fin à l’idéologie.  

Certains passent des paroles aux actes

Ce mouvement peut encore aller beaucoup plus loin que des mots sur internet, cette fois-ci hors des écrans. Ils agissent en effet dans la vie réelle. C'est une idéologie qui pousse à la violence physique, jusqu’au meurtre, jusqu’au féminicide, c’est-à-dire tuer des femmes tout simplement parce qu’elles sont des femmes. 

Trois drames ont mis en lumière les incels

En 2018, à Toronto, au Canada, un homme a commis une attaque à la voiture bélier en fonçant dans une foule, faisant 10 morts, dont 8 femmes. Cet homme, Alek Minassian, 25 ans, a posté sur le réseau social Facebook un message, avant l’attaque :




"La rébellion incel a déjà commencé (…) Vive le gentleman Suprême Elliot Rodger".  

Un message sans équivoque, où il se qualifie lui-même d’incel.  

  • Il fait référence à Elliot Rodger, un Américain de 22 ans, qui est lui-même l’auteur d’une tuerie.

 


  • Il a tué 6 personnes, des hommes et des femmes, en mai 2014 en Californie, avant de se suicider. Même mode opératoire, juste avant, il a posté sur les réseaux sociaux une vidéo dans laquelle il explique vouloir se venger des femmes, qui l’ont toujours rejeté. 

Je massacrerai jusqu'à la dernière blonde gâtée pourrie et prétentieuse que je verrai (...) Toutes ces filles que j'ai tant désirées, elles m'ont toutes rejeté et regardé de haut comme si j'étais un sous-homme". 

  • En 2014 toujours, un autre Américain, Scott Beierle, a tué deux femmes dans un club de yoga en Floride, avant de se donner la mort. L’homme de 40 ans déversait sur internet sa haine des femmes à qui il reprochait de ne pas sortir avec lui. 

 

 

Dans cette communauté, ces hommes deviennent de vrais héros, des modèles à suivre. Ils sont salués, félicités sur des forums. Ils sont considérés comme des martyrs qui défendent la cause. 

Y a-t-il un profil psychologique type  ? 

Ces groupes commencent à être étudiés par des chercheurs. Le plus souvent ce sont des hommes qui souffrent de solitude, qui n’ont pas de vie amoureuse, pas de vie sexuelle. Ils sont très frustrés, souvent vierges, ils se sentent rejetés mais ils ne sont pas forcément animés par la haine des femmes au départ.

Ils vont sur ces groupes car ils recherchent un soutien, ils découvrent des gens comme eux et se sentent moins seuls. La communauté devient toxique car il y a une emprise qui se fait et une radicalisation. Il y a un peu le même mécanisme que dans l’emprise religieuse ou sectaire. Aux Etats-Unis la police surveille ces groupes comme on surveille les extrémistes religieux. 

Beaucoup de ces hommes souffrent de troubles mentaux ou psychiques. Cela pose aussi la question du tabou de la santé mentale chez les hommes. D’après les familles d'Elliot Rodger et d'Alek Minassian, les deux hommes souffraient du syndrome d’Asperger, une forme d’autisme, qui se caractérise notamment par des difficultés dans les interactions sociales. Ça n’excuse évidemment pas le passage à l’acte et bien sûr il ne faut pas faire d’amalgame, mais des hommes psychologiquement vulnérables sont embrigadés dans ces groupes.   

D’autres événements dramatiques ont été guidés par cette même idéologie   

Bien avant que le mouvement incel existe, ces différentes attaques ont permis au grand public de découvrir l’idéologie des incels : la haine envers les femmes. C’est à Montréal, le 6 décembre 1989, il y a 30 ans, qu'un homme armé rentre dans l’école polytechnique et assassine 14 jeunes femmes, certaines sont tuées par balle, d’autres sont poignardées.  

Avant de passer à l’acte, il dit : "Vous êtes toutes des féministes et je hais les féministes".  

Cet homme de 25 ans se suicide juste après, laissant une lettre sur lui expliquant son geste : "Les féministes ont toujours eux le dont de me faire rager. Elles veulent conserver les avantages des femmes (…) tout en s’accaparant ceux des hommes". 

Des intentions sans équivoque 

On a mis longtemps à qualifier cette tuerie de féminicide. À l’époque il y a vraiment eu une volonté des autorités, de la police, des politiques, des journalistes aussi de ne pas faire le lien entre ces assassinats et le fait que les victimes soient toutes des femmes. La police n’a pas révélé le contenu de la lettre. On préférait dire que le tueur était un fou et son acte inexpliqué. Il y a vraiment eu un déni collectif sur la nature de cette tuerie.

C'est un peu comme quand on parle dans les journaux de "crime passionnel" au lieu de parler de féminicide quand un mari tue sa femme. Il faudra attendre de nombreuses années pour que le crime soit nommé comme tel : le premier féminicide de masse revendiqué.  

Ce tueur était un incel avant l’heure, avant que le terme n'existe. À l’époque, il a reçu beaucoup de messages de sympathie de la part d’autres hommes.  

Est-on aussi concerné en France par ce mouvement  ?  

On a très peu, voire jamais jusqu’à très récemment, entendu parler de ces incels en France. On emploie moins le mot incel mais on a aussi moins de mouvements masculinistes. Plus on parle des femmes, plus on défend l’égalité entre hommes et femmes, plus les mouvements masculinistes s’expriment. Ils sont basés sur des valeurs patriarcales : pour eux, c’était quand même bien mieux avant quand les femmes ne travaillaient pas et n’avaient pas trop de pouvoir. 

On l’a vu en France, il y a quelques années, des associations de pères s’étaient mobilisées pour demander la garde alternée systématique en cas de divorce. Des masculinistes qui véhiculaient un discours de haine des femmes avaient infiltré les cortèges (au grand dam des organisateurs). Il s’agissait notamment d’hommes accusés de violences conjugales. 

On a vu plus récemment le phénomène des boys club avec la ligue du LoL, nom d’un groupe privé créé sur Facebook par des hommes, notamment des journalistes, qui ont été accusés de harcèlement à l’égard de femmes souvent féministes. 

On est deux ans après #MeToo, il y a eu le Grenelle sur les violences faites aux femmes, la parole se libère et il y a de moins en moins de tolérance pour les violences commises à l’encontre des femmes, y compris pour les propos sexistes et misogynes tenus sur internet.  

On n’est pas à l’abri de l’idéologie des incels. Même si on n’a pas vécu ce type de tuerie, on a quand même vécu une année noire en France avec 149 féminicides en 2019.  

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