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Enfants victimes de violences : mieux former les soignants !

Le rôle des professionnels de la santé est primordial dans la prise en charge des enfants victimes de violences. Il est donc nécessaire et urgent de bien les former. Les explications avec le Dr Muriel Salmona, psychiatre-psychotraumatologue.

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Chronique du Dr Muriel Salmona, psychiatre, du 16 janvier 2017

Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l'Enfance et des Droits des femmes annoncera en février 2017 le premier plan de mobilisation et de lutte contre les violences faites aux enfants. La formation des professionnels de santé y occupera une place centrale car, bien que les violences faites aux enfants sont un problème de santé publique majeur, les médecins restent très peu formés à cette problématique, que ce soit pendant leurs études ou en formation continue. Ils sont pourtant en première ligne pour faire de la prévention et pour dépister, protéger et prendre en charge ceux qui en sont ou en ont été victimes.

Les soignants en première ligne

Seuls 3 à 5% des signalements sont faits par des médecins, et les lourdes conséquences de ces violences sur la santé mentale et physique à long terme leur restent peu connues. La grande majorité des enfants qui subissent des violences sont abandonnés, sans protection, ni soin spécifique. Non seulement les enfants victimes se retrouvent à survivre seuls face à des violences auxquelles il leur est impossible d'échapper, mais ils sont également condamnés à survivre seuls à de graves traumatismes qui impactent leur santé, leur avenir scolaire et professionnel, leur insertion sociale et leur vie affective.

L'absence de protection et de prise en charge de ces enfants est une lourde perte de chance pour eux, d'autant plus que les soins dont ils pourraient bénéficier sont efficaces et pourraient éviter la répétition des mauvais traitements et de leurs conséquences. Protéger et soigner ces enfants est un impératif humain absolu et une urgence de santé publique comme l'a rappelé l'OMS en juillet 2016 en lançant un programme nommé "INSPIRE" pour réduire ces violences, dont l'ampleur est considérable.

Une urgence de santé publique

Les violences faites aux enfants, qu'elles soient physiques, psychologiques ou sexuelles, sous la forme de négligences ou d'expositions à des violences conjugales sont très répandues et démarrent très tôt. Elles touchent tous les milieux et sont commises le plus souvent par des personnes censées les protéger. Plus les enfants sont vulnérables du fait de handicaps et de situations de discrimination, plus le risque de violences est élevé.

L'OMS rapporte les chiffres de l'étude de Hillis publiée en janvier 2016 dans la revue internationale Pediatrics. Selon cette étude, en 2015, un enfant sur quatre a subi des violences physiques, une fille sur cinq et un garçon sur treize des violences sexuelles, un enfant sur trois des violences psychologiques et un enfant sur six des négligences graves. En France, chaque année, au moins 124.000 filles et 30.000 garçons ont subi des viols et des tentatives de viol, plus de 140.000 enfants sont exposés à des violences conjugales, et 60 à 100 mineurs de 15 ans sont victimes d'homicides par an, un chiffre sous-estimé car de nombreux homicides d'enfants de moins de 1 an ne sont pas identifiés comme tels (bébés secoués, étouffés…). Ce chiffre pourrait s'élever à 480 enfants victimes d'homicides chaque année.

Des conséquences dramatiques

Outre les conséquences immédiates liées aux atteintes à l'intégrité physique et psychique des enfants, de grandes études épidémiologiques nord-américaines ont montré qu'avoir subi des violences dans l'enfance est le déterminant principal de la santé cinquante ans après et peut faire perdre jusqu'à vingt années d'espérance de vie si plusieurs violences sont associées.

Et toutes ces études révèlent de très forts liens entre violences subies dans l'enfance et suicides, et le risque très augmenté de conduites addictives (tabac, alcool et drogues), et d'autres conduites à risque (absentéisme scolaire, fugues, jeux dangereux, automutilations, mises en danger), de dépression, de troubles anxieux et du sommeil, de troubles cognitifs, de troubles étiquetés psychotiques, de troubles alimentaires et d'obésité, de risque de précarité, de marginalisation, de subir à nouveau des violences, et de commettre des violences et des actes de délinquance, mais également de troubles cardiovasculaires, de diabète, d'infections sexuellement transmissibles, de troubles endocriniens et de maladies auto-immunes, de cancers, des douleurs chroniques, etc.

Ces conséquences à long terme s'expliquent essentiellement par l'impact psychotraumatique des violences. Le cerveau des enfants est très vulnérable au stress engendré par les violences. Les troubles psychotraumatiques s'apparentent à une blessure faite au cerveau, ils ne sont pas uniquement psychologiques, ils sont aussi neurobiologiques avec des atteintes corticales et des altérations des circuits émotionnels et de la mémoire.

Pour le protéger, l'organisme met en place des mécanismes de survie neurobiologiques qui s'apparentent à une disjonction. Cette disjonction crée une dissociation et une mémoire traumatique qui en faisant revivre à l'identique les pires moments des violences avec la même détresse et les mêmes souffrances est une torture qui oblige les victimes, tant qu'elle n’est pas traitée, à mettre en place des stratégies de survie très coûteuses : des conduites d'évitement ou des conduites dissociantes pour l'anesthésier (alcool, drogues, mises en danger…).

Le rôle primordial des médecins

Le rôle des médecins et de tous les autres professionnels de la santé est d'abord un rôle essentiel d'information et de prévention, puis de dépistage et de protection. Les médecins doivent se préoccuper de ce que vivent les enfants, leur poser systématiquement et de façon répétée des questions pour savoir s'ils n'ont pas subi ou ne subissent pas des violences, savoir reconnaître des signes de souffrance et des symptômes psychotraumatiques chez les enfants, les protéger, signaler les violences à la justice, les soutenir et les accompagner en leur expliquant précisément leurs droits et les conséquences de ce qu'ils ont subi. Enfin, ils doivent proposer des soins adaptés pour traiter les troubles psychotraumatiques (les atteintes neurologiques sont réparables).

Le manque de formation fait que, face à un enfant en souffrance, suicidaire, se mettant en danger, peu de professionnels s'interrogent sur ce que cache cette détresse, ou pensent à lui poser des questions pour savoir s'il a subi des violences. Les symptômes des enfants sont fréquemment banalisés, mis sur le compte de la crise d'adolescence, ou sont, à l'inverse, parfois étiquetés comme des déficiences ou des psychoses, et font l'objet de traitements dissociants qui ne font qu'anesthésier la souffrance.

Nous attendons donc la mise en place du premier plan global de lutte contre les violences faites aux enfants, avec en plus de la formation des professionnels, des campagnes d'information et la création de centres de soins spécifiques. Sortir du déni, protéger et soigner les enfants victimes de violences est une urgence humanitaire et de santé publique.