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Le "seuil" épidémique, un palier à géométrie variable

Grippe, gastro-entérite, varicelle... Chaque semaine, les réseaux de surveillance sanitaire français estiment la part de la population touchée, dans différents territoires, par chaque maladie. Cette donnée est toujours mise en regard d'une seconde valeur : le "seuil épidémique". Si ce seuil est dépassé deux semaines de suite, les réseaux considèrent qu'il y a "épidémie". Mais, contrairement à ce que suggère le terme, ce "seuil" n'est pas un palier fixe. Il renseigne non pas sur le potentiel infectieux de la maladie, mais plutôt sur un nombre "inhabituel" de malades sur le territoire.

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Le "seuil" des épidémies, palier à géométrie variable (cc-by-sa Menchi)

Début janvier 2015, le nouveau réseau de surveillance de la grippe Irsan annonçait que le seuil épidémique était dépassé en France pour cette maladie. "Pas encore", rétorquait le réseau concurrent, Sentinelles, qui base ses estimations sur une autre méthode de calcul. Le nombre de cas de grippe recensé par l'un ou l'autre réseau n'était pas le seul point de divergence : le "seuil épidémique" avancé était également différent.

Ce point de désaccord a surpris plus d'un lecteur d'Allodocteurs.fr : un seuil n'est-il pas, par définition, censé être une limite fixe, établie une bonne fois pour toute pour chaque type de maladie ?

Le langage des épidémiologistes français est, admettons-le, un peu trompeur...

Il existe bel et bien une valeur, calculée pour une maladie donnée dans un espace donné, associée au nombre de personnes qu'un individu infecté est susceptible de contaminer – en d'autres termes, le potentiel épidémique de la maladie(1). Dès lors qu'à l'échelle d'une population, chaque malade contamine plus d'une personne, la pathologie se propage.

Mais voilà : le fait qu'il y ait propagation de la maladie (contagion) ne définit pas une épidémie. Ce terme ne renvoie qu'à une chose : l'augmentation rapide de la proportion de la population touchée, dans une zone donnée et sur une période donnée.

Pour les maladies saisonnières, telles que la grippe ou la gastro-entérite, les réseaux de surveillance sanitaire disposent d'historiques très précis (parfois fiables sur plusieurs décennies) de la part de malades dans la population, sur une semaine donnée de l'année. Travaillant sur des phénomènes récurrents, les épidémiologistes Français(2) ont fini par définir un modèle "moyen" de propagation de ces maladies. Dans notre pays, janvier et février sont des mois de grippe, et le fait que de nombreux Français soient grippés est anticipé.

Les spécialistes de ces maladies saisonnières annonceront qu'il y a épidémie si le nombre de cas recensés, deux semaines d'affilée, dépasse de trop la moyenne des valeurs observées lors des années précédentes aux mêmes dates(3).

Comme les estimations d'incidence sont associées à une marge d'erreur, le seuil épidémique correspond à la marge d'erreur "haute" de la moyenne.

Pour cette raison, le seuil épidémique varie au cours du temps. Et s'il diffère d'un réseau de surveillance à l'autre, c'est tout simplement que ceux-ci collectent différemment les données initiales – et donc les estimations hebdomadaires, comme les moyennes associées.

Données du réseau Sentinelles présentant, en gris, le taux d'incidence de la grippe pour 100.000 habitants. En rouge pointillé, la moyenne estimée pour les années précédentes (en excluant les valeurs au delà du seuil, ce qui explique pourquoi la courbe est "lissée"). En rouge point, les marges d'erreurs associées à la moyenne précédemment calculée (dans cet exemple, avec une probabilité de 90% que la valeur estimée corresponde bel et bien à la réalité). Le "seuil épidémique" correspond à la courbe rouge supérieure.

 

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(1) Dans les modèles les plus simples, trois facteurs sont pris en compte pour calculer ce "taux de reproduction" de la maladie : durée de contagiosité, fréquence de contacts sociaux, proportion de personnes non protégées. Voir : Vaincre une épidémie sans vacciner tout le monde

(2) En Suisse, les "seuils épidémiques" auxquels se réfère l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) pour les maladies saisonnières correspond à la moyenne des cas recensés chaque semaine durant les 10 années précédentes (hors épidémie de 2009-2010). Pour 2014-2015, le seuil épidémique de la grippe est ainsi fixé à 70 cas pour 100.000 habitants.

(3) Pour éviter qu'une épidémie importante modifie trop la "courbe moyenne", les épidémiologistes excluent, lors de son calcul, tous les évènements dépassant le seuil épidémique (illustration ci-dessous). La courbe moyenne est ensuite "lissée", ce qui explique sa régularité. Ceci permet également de comprendre pourquoi un "seuil épidémique" est dépassé presque chaque année.

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