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Combien de placebos dans nos armoires à pharmacie ?

Une enquête auprès des généralistes britanniques montre qu'ils sont 97% à avoir prescrit au moins une fois un médicament en pariant sur un effet placebo. Un effet potentiel tel qu'il fait aujourd'hui l'objet de ventes au grand public sur des sites Internet. Alors, quelle place pour les placebos sur les ordonnances médicales et dans nos armoires à pharmacie ?

Rédigé le , mis à jour le

Combien de placebos dans nos armoires à pharmacie ?
Combien de placebos dans nos armoires à pharmacie ?

Dans la très grande armoire de médicaments du service de médecine interne de l'hôpital Lariboisière à Paris, il y a un petit tiroir, tout en bas, discret, avec pour simple étiquette "placebo". À l'intérieur, des comprimés sans aucun "principe actif", mais fabriqués dans les règles de l'art en pharmacie hospitalière. "Ils sont très utiles, explique le Pr Jean-François Bergmann, chef de service de médecine interne. Grâce à eux plusieurs patients n'ont 'jamais aussi bien dormi de leur vie'… sans avoir vraiment pris un somnifère dont nous tenons à limiter l'usage."

Un effet psychologique, apaisant

Et tel est bien le principal motif de recours au "pur placebo" (comprimé de sucre ou sérum physiologique) avancé par les généralistes britanniques dans l'enquête publiée par la revue Plos One (*). Ils en espèrent un effet psychologique (55%), une action apaisante (33%), une amélioration pour des plaintes floues (31%). Une fois sur trois, c'est surtout pour répondre à l'attente d'un traitement.

"Parfois, des patients arrivent en se plaignant de fortes douleurs dont nous n'identifions pas tout de suite la cause et disent 'la dernière fois, on m'a fait une perfusion et ça allait beaucoup mieux', poursuit le Pr Bergmann. Alors il nous arrive de poser une perfusion de sérum physiologique… qui les soulage effectivement !" Mais attention précise-t-il, "il faut raison garder. Cela reste très rare, il faut arbitrer entre le soulagement espéré et les risques, même faibles, d'un geste comme une perfusion". Dans son service, le placebo trouve aussi sa place lorsque l'addition de pathologies lourdes empêche de multiplier les "vrais" traitements.

"Ce traitement a aidé beaucoup d'autres patients"

"La part du placebo est naturellement plus importante dans le quotidien d'un médecin traitant, poursuit l'interniste. Il peut soulager certaines douleurs, des spasmes abdominaux, des insomnies, un mal de dos…"

Les généralistes britanniques interrogés le reconnaissent. Ils utilisent non seulement des "purs placebos" mais aussi des versions "impures", c'est-à-dire des substances, interventions ou méthodes thérapeutiques qui ont une pertinence dans certaines indications, mais pas d'effets spécifiques pour l'origine de la prescription. Mais encore ? Des suppléments nutritionnels comme la vitamine C, des probiotiques pour une diarrhée, des traitements sous-dosés, des thérapeutiques "complémentaires"… Certains recourent aussi à des examens diagnostiques pas vraiment indispensables mais susceptibles d'apporter un bénéfice en rassurant le patient.

Tous insistent néanmoins sur les conditions à respecter pour ne pas nuire au lien de confiance avec le patient. Pas question de mentir par exemple. La formule préférée par 53% d'entre eux est "ce traitement a aidé beaucoup d'autres patients". Un sur quatre dit qu'il favorise l'auto-guérison… et un sur dix admet même qu'il s'agit d'un placebo !

Alors pourquoi ne pas acheter son placebo tout seul sur Internet ? C'est ce que propose le site britannique Aplacebo.com (un placebo). Il vend plusieurs types de flacons - kit homéopathique, en gouttes à diluer ou en spray… - sur lesquels "placebo" est écrit en toutes lettres ! Et cela pourrait fonctionner, comme avec l'ordonnance dont le médecin a reconnu la nature.

Une équipe de chercheurs américains de Harvard l'a testé avec 80 patients atteints du syndrome du côlon irritable dans une étude publiée dans The public library of science. La moitié n'avait aucun traitement, l'autre prenait deux fois par jour des pilules dont la boîte indiquait clairement "similaire à des comprimés de sucre" et "placebo".

Résultat au bout de trois semaines de suivi : 59% de ceux "sous traitement" se sont sentis soulagés, au lieu de 35% dans l'autre groupe. Une des hypothèses avancées pour expliquer cet effet serait que le rituel qui consiste à prendre un médicament induirait à lui seul la production par l'organisme d'endorphine, une hormone qui soulage la douleur, principale difficulté de ces patients...

"Avec ça, vous n'aurez plus mal à la tête"

"Oui, il y a plusieurs hypothèses autour des neurotransmetteurs, admet le Pr Bergmann. Mais je me refuse pour ma part à essayer de disséquer 'physiologiquement' ce qui est à l'origine de l'effet placebo. Pour moi, l'essentiel, c'est que le patient soit soulagé. "Mais à ses yeux, les chances d'efficacité sont tout de même liées à une certaine 'adhésion à l'acte thérapeutique' créée par la conviction du 'prescripteur'. Si vous dites 'avec ça, vous n'aurez plus mal à la tête', vous doublez les chances d'efficacité par rapport à une formulation du type 'on va essayer ça et dans quatre jours on verra si ça va mieux'", rappelle le Pr Bergmann.

Tel est d'ailleurs davantage le ressort sur lequel s'appuie depuis 2008 un autre site Internet, américain celui-ci : Inventedbyamother.com ("inventé par une mère"). Sa fondatrice se présente ainsi : "Je suis une maman, nous sommes une famille. (…) Nous croyons dans le miracle des traitements modernes. Nous croyons aussi que les traitements devraient seulement être dispensés quand c'est absolument nécessaire et efficace." Et de proposer "Obecalp" une petite bouteille blanche en plastique contenant des pâtes à la cerise dont l'étiquette évoque simplement la notion d'"énergie". Une sorte de renfort pour les parents quand... le fameux "bisou magique" ne suffit pas.

*Etude de référence : Howick J, Bishop FL, Heneghan C, Wolstenholme J, Stevens S, et al. (2013) Placebo Use in the United Kingdom: Results from a National Survey of Primary Care Practitioners. PLoS ONE 8(3): e58247. doi:10.1371/journal.pone.0058247

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