Existe-t-il vraiment des peaux à moustiques ?
Certaines personnes semblent se faire piquer beaucoup plus souvent par les moustiques que les autres… Ont-elles réellement, comme on l'entend parfois, une "peau à moustiques" ?
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La scène se déroule par une belle soirée d'été. Le jour décline, le repas se termine quand soudain, le vrombissement aigu et familier du moustique retentit à vos oreilles. "C'est pour moi, je me fais toujours piquer plus que les autres" pensez-vous alors. Mais est-ce que ça existe vraiment, les "peaux à moustique" ?
Des chercheurs se sont bien évidemment posé la question. Et pour comparer ce qui est comparable dans des études sérieuses, il faut soumettre une même surface de peau glabre [1] à l’appétit des femelles moustiques.
Cette précaution prise, les chercheurs ont réuni des centaines de moustiques à jeun, dans un espace où aucun courant d’air ou ventilateur ne viendrait perturber leur vol ; la zone de test la plus classique, c’est une cage à mailles fines dans lesquelles des volontaires glissent leurs bras.
Résultat : pour une espèce donnée, certaines personnes sont systématiquement plus piquées que d’autres. Mais ne sautons pas trop vite sur la conclusion qu’il existe des "peaux à moustiques"…
Comment le moustique détecte-t-il ses proies ?
Pour comprendre ce qui attire ces insectes vers une personne plutôt qu’une autre, il faut déjà comprendre ce qui, basiquement, excite l’appétit d’un moustique.
Pour toutes les espèces étudiées, un constat est net : l’humain est LA cible privilégiée. On a fait des essais avec des cochons, des lapins, des singes : si elle a le choix entre tous, dame moustique nous préfère, et de loin.
Des recherches ont aussi été réalisées dans de grandes chambres afin d’étudier comment les bestioles font leur marché [2]. Voilà ce qu’elles nous enseignent : si vous diffusez du dioxyde de carbone (C02), le gaz que nous expirons, le moustique commence à en chercher la source, preuve qu’il peut détecter ce gaz. Une fois appâté, et s’il y a suffisamment de lumière, il se repère à la vue. Dans un rayon de 10 mètres, il se dirige alors vers les masses sombres proches des sources de CO2.
Notez que le moustique n’est pas attiré vers les sources de lumière et que, de fait, éteindre les lampes pour éviter de se faire piquer ne sert absolument à rien. Sachant qu’en plus, à une vingtaine de centimètres, l’insecte perçoit les infrarouges, il va trouver les sources dont la température avoisine les 37°C…
Tout est dans la sueur
Nous respirons tous, nous émettons tous de la chaleur, mais une dernière chose fait toute la différence. Depuis des décennies, les chercheurs savent que certaines espèces ont leurs préférences concernant les zones du corps humain qu’elles piquent. Certains types d’Anopheles adorent les pieds et les chevilles, d’autres les bras, d’autres le cou [3]… Et ce qui différencie ces zones, c’est… leur parfum. Plus précisément, le parfum de la sueur [4]. Les chercheurs ont vite constaté que l’acide lactique de la sueur attirait l’insecte (effet démultiplié en présence de dioxyde de carbone [5]), mais durant la dernière décennie, les spécialistes sont allés beaucoup plus loin : espèce par espèce, ils ont déjà identifié des dizaines de composés volatils potentiellement présents dans la sueur [6], qui excitent les neurones sensitifs placés dans les antennes et dans la palpe maxillaire des insectes [7].
Ces composés volatils ne sont pas forcément des odeurs que le nez humain peut sentir. Mais plus vous en émettez un large bouquet, plus vous êtes une cible alléchante pour ces insectes.
Un "microbiote à moustique"
La plupart de ces composés [8] sont en fait sécrétés par les bactéries qui couvrent notre peau, notre microbiote cutané. Selon les bactéries qui couvrent notre peau, on va plus intéresser certaines espèces de moustiques. Nous n’avons donc pas une "peau à moustiques", mais un microbiote cutané à moustiques ! Sachant qu’une personne qui attire telle espèce n’attirera pas nécessairement telle autre (notons qu'il existe 65 espèces recensées rien qu'en France métropolitaine).
L’espèce Anopheles gambiae, vecteur du paludisme, aime certains composés produits par la bactérie Brevibacterium epidermidis, responsable de l’odeur des pieds. Ce fait qui pourrait prêter à sourire a donné pas mal d'idées dans la lutte contre cette maladie. Notamment celle de créer des leurres pour attirer les moustiques en utilisant un fromage, le Limburger [9], qui fermente avec une bactérie voisine de Brevibacterium, et qui produit un composé tout aussi malodorant que certaines chaussettes. L'idée de fabriquer des leurres à odeurs fait son chemin, avec des cocktails de parfums qui attireraient les bestioles, ou qui satureraient leurs récepteurs olfactifs [11].
Une part génétique dans les préférences des moustiques ?
Par ailleurs, des recherches récentes semblent montrer que les vrais jumeaux sont piqués en même proportion, alors que les faux jumeaux, non [12]. Ceci suggère l’existence d'une légère composante génétique dans le problème. Toutefois, ces travaux n’ont pas encore été répliqués, ce qui oblige à prendre l’information avec des pincettes.
D’autres travaux suggèrent que certaines maladies parasitaires modifieraient notre attractivité [13], mais cela reste l’objet d’investigations. L’inverse pourrait également être vrai, les moustiques infectés par certains parasites semblant plus intéressés que jamais par les humains [14]…
Et ce que l'on mange ?
Enfin, on entend parfois dire que les moustiques aiment "le sang sucré", ou les peaux de personnes qui mangent certains aliments. En fait, jusqu’à preuve du contraire, pour les espèces étudiées, les variations de notre glycémie ne semblent rien changer au bilan des piqûres.
Concernant l’alimentation, en 2010, une étude a suggéré que la consommation de bière augmentait le risque de piqûre [15], mais l'explication pourrait simplement être que la consommation d’alcool fait transpirer plus, et émettre plus de CO2 par la peau !
Notes et références
[1] En effet, les poils peuvent faire obstacle aux piqûres !
[2] Voir notamment :
[3] Voir notamment : Selection of biting sites on man by two malaria mosquito species. R. De Jong et al. Experientia, janv. 1995.
[4] Le faisceau de présomption en faveur de cette hypothèse s’est resserré grâce à de très intéressants articles publiés dans les années 1990 :
Ces observations ont été maintes fois confirmées depuis. Voir notamment :
[5] Voir : Carbon dioxide instantly sensitizes female yellow fever mosquitoes to human skin odours. T. Dekker, et al. J. Exp. Biol. 2005
[6] Voir notamment :
[7] Lire notamment :
[8] Pour un point très complet sur ces composés volatils, se référer à : Human skin volatiles: a review. L. Dormont, J.M. Bessière et A. Cohuet. J Chem Ecol., mai 2013. doi: 10.1007/s10886-013-0286-z.
[9] Voir notamment :
Un article parfois cité en faveur des effets du Limburger (Trapping mosquitoes using milk products as odour baits in western Kenya. A. Owino. Parasit Vectors, 2010. doi:10.1186/1756-3305-3-55.) a fait l'objet d'une rétractation par ses auteurs.
[10] Ou de votre cousine. Ou des vôtres...
[11] Un article très complet sur la question des leurres à odeurs signé Charles W. Schmidt, a été publié dans en 2015 la revue Environnemental Health Perspective. L’idée de leurres à odeurs pour attirer des insectes est elle-même assez ancienne, voir notamment : Development of baits for tsetse flies (Diptera: Glossinidae) in Zimbabwe. G.A. Vale et al. Med. Entomol, 1993.
[12] Voir : Heritability of Attractiveness to Mosquitoes. G. Mandela Fernández-Grandon et al. PlosOne, avril 2015. DOI: 10.1371/journal.pone.0009546 Merci aux équipes impliquées dans ces recherches de m’avoir transmis de nombreux documents pour faciliter la rédaction de cet article et de la chronique associée !
[13] Lire notamment : Infochemicals in mosquito host selection human skin microflora and Plasmodium parasites; M.A.H Braks et al. Parasitology Today, 1999
[14] Malaria Infected Mosquitoes Express Enhanced Attraction to Human Odor. R.C. Smallegange, et al. PLoS One, mai 2013. doi:10.1371/journal.pone.0063602
[15] Beer Consumption Increases Human Attractiveness to Malaria Mosquitoes. T. Lefèvre et al. PlosOne, mars 2010. doi:10.1371/journal.pone.0028991