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Jamais sans chapeau

Jamais sans chapeau

La Gouazette, encore et encore ! En mémoire d'Éric Vuillemin

Rédigé le 29/04/2015 / 0

La Gouazette ou la transmission de vraies valeurs au service de la collectivité

La Gouazette (fanzine des étudiants en médecine tourangeaux) ressort dans une version numérisée et coloriée trente ans après sa disparition. À l’heure où la « bien-pensance » devient la norme, il est bon de se souvenir de cette époque vintage où la liberté d’expression avait encore un sens. Nous pouvions confondre l’hépatite virale et les patates viriles  ou bien comparer un de nos professeurs à un médecin nazi sans risquer l’opprobre général. Cela s’appelait l’humour

Voici ce qu’en dit le Pr Gérard Lorette, dermatologue au CHU de Tours qui m’a écrit pour cette occasion.

Cher ami,

Je me souviens de La Gouazette.

Un de nos étudiants Jean-Michel Augé qui est devenu plus tard dermatologue à Saint-Gervais avait proposé une nouvelle séméiologie dermatologique basée sur une seule lésion élémentaire « le bouton »: il y avait le bouton creux, le bouton en relief...et « le placard » qui devenait l'endroit où l'on range les boutons.

Je me souviens aussi du « contrejouroscope » qui était constitué de plusieurs négatoscopes et qui avait permis de faire le diagnostic d'une côte cervicale chez le professeur Metman (qui était assez maigre).

J'avais aussi fait l'objet du dessin de couverture d'un des exemplaires sous le nom de "docteur Menguelélorette" non pas pour mes opinions vis-à-vis de Menguélé (heureusement!), mais parce que mes visites auprès des malades duraient très longtemps et que les externes et internes n'avaient pas le temps d'aller manger et ils se plaignaient de dépérir à cause de moi.

Bref tout ceci était assez réjouissant, je n'ai malheureusement pas gardé d'exemplaires de cette revue et c'est une très bonne idée de la ressusciter, même si les plus jeunes (et des moins jeunes) n'ont aucune idée de cette époque et des protagonistes, c'est sans doute une bonne raison, même si cela doit  nous inciter à l'humilité.

Très amicalement à toi.

G Lorette

L’esprit de Charlie soufflait déjà dans nos bronches.

J’ai connu Étienne Olivry en 1978. C’était le mec qu’on remarquait car il faisait les caricatures des profs pendant les cours. Nous étions en première année de médecine, cela s’appelait le PCEM1. Nous étions un millier d’étudiants dans un amphi du parc de Grammont qui ne pouvait en accueillir que les deux tiers. Les places assises étaient chères.

Le rituel du matin était immuable. D’abord l’ouverture de l’amphi aux aurores par un agent de l’université baptisé Saint Pierre car il avait les clefs du Paradis (comprendre de l’amphi première étape vers le succès aux examens). C’était le signal de la course folle de centaines de filles et de garçons qui se disputaient les places assises en dévalant les allées bordées de sièges pour se placer au plus près de l’estrade. Certains avaient des combines. Ils laissaient en place un siège pliant solidement protégé par un antivol de bicyclette qu’ils utilisaient chaque jour. D’autres se munissaient d’une longue écharpe enroulée à la manière d’un serpentin qu’ils projetaient le long d’une rangée de chaises de façon à réserver six ou sept places d’un coup pour les copains qui à tour de rôle se lèveraient très tôt les matins suivants en répétant la même opération.

Les redoublants, souvent agités et bruyants, perturbaient les cours afin de déconcentrer les bizuths (comprendre les nouveaux arrivants en première année de médecine) et les décourager avant le concours d’entrée en deuxième année.

La majorité des étudiants fumaient, les cours se déroulaient dans un brouillard de fumée et dans un brouhaha indescriptible. Certains professeurs étaient visés par des flèches de papier projetées à grande vitesse au moyen d’un élastique. En automne des poignées de marrons d’Inde étaient projetées dans tous les sens interrompant les cours. Quand il neigeait, c’étaient des boules de neige. Dans ce cloaque, Étienne dessinait imperturbablement.

Nos professeurs étant déjà des caricatures vivantes, il n’avait pas à beaucoup forcer le trait. Le professeur Lelord ressemblait à un officier britannique de l’armée des Indes. Thouvenot n’avait rien à envier à Tournesol. Gouazé, notre doyen (d’où tire son nom la Gouazette) me faisait penser à un gentleman issu de la Chambre des Lords pratiquant l’équitation. Son tic de langage le rendait unique. Il était capable de vous envoyer 85 fois l’expression N’est ce pas  dans un discours d’une demi-heure. Saindelle avait fini par ressembler aux lapins qu’il disséquait dans son laboratoire et la mèche de cheveux (des survivants vous dis-je) qu’il plaquait sur son crâne dégarni se décollait parfois pendant ses cours. C’était un peu comme un capot de voiture qui se serait ouvert en pleine course. Weil était une sorte de gnome sympathique et brillant pétri d’autosatisfaction (il le méritait amplement). Lanson avait l’air d’un Richard Gotainer de la prostate, Grenier (monsieur 100 000 germes) avait un côté Bécaud, Soutoul me faisait penser à un Nougaro du vagin. J’imaginais Laffont, voyageur buriné et jouisseur, comme un tenancier de bordel à matelot. Benatre était le sosie du croquemort dans les albums de Lucky Luke. Étienne les dessine mieux que je ne les raconte…

Un matin, alors que Saint Pierre ouvrait les portes pour aérer l’amphi qui avait brûlé dans la nuit sans doute à cause d’une cigarette mal éteinte, on a vu des hordes d’étudiants s’engouffrer dans l’amphi dévasté, enjambant des cendres et tenter de réserver des places complétement calcinées ou tentant de s’asseoir sur ce qui restait de certains fauteuils. Encore aujourd’hui j’ai du mal à comprendre ce conditionnement qui contraint une foule à certains automatismes.

Je ne vais pas tout vous raconter vu que je suis en train d ‘écrire mes mémoires d’étudiant en médecine sous le titre de Magnus.

Pour en revenir à la Gouazette, je ne saurais dire à quel moment j’y ai participé. Je connaissais la plupart de ses fondateurs et moi qui avait quasiment appris à lire grâce au journal Lui à l’époque où Jacques Lanzmann en dirigeait la rédaction. Moi le franco-suédois, timide et idéaliste, qui lisait l’Écho des Savanes, Hara Kiri, Charlie Mensuel, Libé, Maghella, La Bible… et le Canard Enchaîné, je me sentais en harmonie avec cet humour érotico-carabin irrévérencieux et talentueux.

Ma collaboration avec la Gouazette fut ponctuelle et intermittente. J’ai contribué en apportant quelques idées par exemple parmi les Gouadzets (comprendre gadget de la Gouazette) la carte autorisant à se garer dans l’enceinte de l’hôpital Bretonneau (reservée aux huiles) à découper et à colorier avant de mettre sur son pare-brise ou bien encore le badge Touche pas à l’externe (suite à l’agression du Pr F. sur l’externe X pendant une visite).

La bohème

Parmi les rédacteurs et dessinateurs de la Gouazette, je tiens à citer Philippe Bensaïd qui habitait alors avec sa magnifique sœur Élisabeth sur les rives du Cher. Philippe avait tous les talents. Musicien de jazz, peintre, dessinateur… C’est lui le papa du fameux professeur Tuyodanlanus que je cite dans mon blog 

Un épisode fameux dudit professeur relate la comparaison des consultations médicales au CHU de Tours et à l’Hôpital pourri de Vierzon-Forges. C’est une anthologie de l’humour dont s’inspireront les comiques pour les siècles à venir.

Philippe Bensaïd organisait aussi des expos de ses peintures. Je me souviens d’Art’ soldes en 1984 à la Galerie des Mathurins à Tours. Il soldait ses œuvres que l’on pouvait ramener dans un chariot roulant de supermarché. Comme je n’avais pas un radis, je l’ai convaincu de m’échanger son sublimissime tableau Impression d’Amsterdam contre mon synthétiseur ARP Odyssey. Ce jour là, j’ai abandonné la musique… mais gardé un ami.

Et puis il y a Éric Vuillemin, un grand brun taciturne et caustique qui bégayait parfois un peu. Son frère Philippe s’est rendu célèbre dans l’Écho des savanes en dessinant les sales blagues de l’Écho…

Mettez deux timides ensemble et vous aurez une idée de nos relations, Éric et moi. Pendant la grève des étudiants en médecine de 1983 je suis sorti quelque temps avec G. qui était une de ses ex. C’était une magnifique sauvageonne bouclée à la moue boudeuse… Elle s’était attachée à moi lors d’une soirée au 1 rue de la Barre. J’avais terminé par un acte de séduction révolutionnaire et artistique. La tête dans la cuvette des chiottes à vomir. Il est très rare que je vomisse, mais cette nuit-là je ne le regrette pas.

Ça m’a rapproché un peu d’Éric qui m’invitait chez lui de temps à autre pour venir assister au festin de ses serpents. Il avait des serpents dans un vivarium (il faisait du python sitting pour Véronique, leur propriétaire, partie en vacances) et leur donnait des souris blanches vivantes. Nous amenions des filles pour nous accompagner. L’émotion les faisait tomber toutes crues dans nos bras (les filles pas les souris). Cela leur faisait le même effet que la visite du laboratoire d’anatomie tenu par Jacques Desmé et Jean-Éric Berthon.

La dernière fois que je suis allé chez lui, nous avions discuté au Palais de la bière sur la place des Halles de Tours (le patron ressemblait au père d’Achille Talon) d’une planche que je lui proposais pour la Gouazette. Ne dessinant pas assez bien moi-même, je lui proposais un nouveau personnage, le Pr Faupachier, qui boxait un externe lors d’une visite, puis l’infirmière, puis le malade, puis tout le monde avant d’aller se faire fouetter et goder chez Maîtresse Françoise à Paris. La BD ne verra jamais le jour, mais j’ai gardé l’idée griffonnée sur un carnet. Si Olivier veut l’exploiter pour le retour de la Gouazette, j’en serais heureux.

Préférant passer mes partiels en septembre plutôt qu’en février et juin pour des raisons de convenance personnelle (j’avais beaucoup à faire avec mon association de lutte contre le sida Tours Elisa 2000), je croisais Éric qui lui aussi semblait préférer septembre. Je le sentais se marginaliser. Je ne sais pas pourquoi, peut-être à cause de ses cheveux noirs, il me faisait penser à un corbeau blessé, majestueux et triste.

 

Les illusions perdues

En 1992 ou 1993, croisant Philippe Vuillemin à la Fnac de Tours, j’ai appris qu’Éric avait disparu et qu’il était introuvable. Philippe m’a donné son téléphone pour que je le rappelle si j’avais des nouvelles. J’ai cherché sans succès sur minitel puis internet et parmi mes connaissances.

Au milieu des années 2000, lors d’une soirée Raffarin 2020 à Paris près de la place de l’Étoile en compagnie de Basile de Koch, j’ai revu Philippe qui m’a annoncé la mort d’Éric qui était entre-temps devenu légionnaire. Philippe était à la recherche de personnes qui avaient connu son frère. Ce soir là, j’ai appelé Élisabeth Bensaïd qui avait bien connu Éric. Ils se sont longuement parlés au téléphone. J’ai eu l’impression de servir à quelque chose.

 

Aux enfoirés la Patrie reconnaissante

En guise de conclusion, je ne peux oublier l’offense causée par le concurrent de la Gouazette. Je veux citer le Tréponème, dont les instigateurs n’étaient  qu’une bande d’estudiants apothicaires désœuvrés menés, entre autres, par Christophe Esnault et qui avaient l’outrecuidance de caricaturer le personnel de la cafèt’ comme Tonton ou le petit Dédé.

Qu’ils crèvent !