Sous-marins nucléaires : des travailleurs irradiés ?

Dans la rade de Brest, à l'île Longue, d'anciens ouvriers de la base navale demandent réparation à l'Etat. De 1972 à 1996, l'armée française a employé des civils pour assembler les têtes de missiles nucléaires destinées à équiper les sous-marins français. Une tâche effectuée pendant 24 ans sans aucune protection. Plusieurs d'entre eux ont depuis développé des cancers qu'ils imputent à leur activité professionnelle. Aujourd'hui, ils tentent de faire reconnaître le préjudice qu'ils ont subi devant les tribunaux.

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Sous-marins nucléaires : des travailleurs irradiés ?

Le Terrible, le Foudroyant, le Redoutable... ces sous-marins nucléaires ont fait la fierté de la France, mais pourraient bien être à l'origine d'un scandale sanitaire. De 1972 à 1996, une centaine d'ouvriers s'est affairée autour des têtes de missiles nucléaires, sans aucune protection. C'est ce que confirme Louis Suignard, ajusteur-mécanicien retraité qui a travaillé sur le site de l'île Longue de 1989 à 1997 : "(nous travaillions) sur l'élaboration des têtes nucléaires et l'assemblage des têtes nucléaires sur les missiles. Nous n'avions pas de protection du tout, et la direction nous disait qu'il n'y avait aucun danger. On ne portait ni film gammamétrique, ni dosimètre, ni dosibulle. On travaillait du matin jusqu'au soir à côté des têtes nucléaires sans se méfier".

Un rapport classé "secret défense"

Louis et ses collègues n'ont jamais été informés des dangers auxquels ils étaient exposés. Car contrairement aux dires de leur direction, les têtes des missiles nucléaires émettent des rayonnements. Selon Annie Thébaud-Mony, directrice de recherche honoraire Giscop 93 - Inserm : "les têtes nucléaires contiennent du plutonium, de l'uranium, qui émettent des rayonnements. Et pour empêcher les rayonnements d'atteindre les personnes qui sont autour il faudrait une protection en plomb, or les missiles ne sont pas dans une enveloppe en plomb. Et lorsque les travailleurs manipulent ces têtes pour faire la jonction entre le missile et la tête, ils sont obligatoirement exposés aux émissions de rayonnement".

Un fait qui ne sera officialisé qu'en 1996. À l'atelier de la pyrotechnie où Louis Suignard et ses collègues assemblent la bombe, c'est la stupéfaction. En cette fin d'année 1996, les conditions de travail vont changer radicalement. De nouvelles mesures de sécurité sont mises en place par la direction des constructions navales. Une enquête est menée. Mais impossible d'en lire les conclusions, le rapport est classé secret défense.

Des conséquences dramatiques

Aujourd'hui la plupart des ouvriers de l'époque sont à la retraite. Plusieurs d'entre eux ont développé des cancers, certains en sont décédés. Pour Louis, atteint d'un cancer de la prostate, le lien entre ces maladies et l'exposition aux rayonnements nucléaires ne fait aucun doute. Il accuse le ministère de la Défense : "Aujourd'hui c'est un sentiment de colère et de révolte qui nous anime", déclare-t-il n'hésitant pas à parler "d'acte criminel".

Une dizaine de témoignages ont été recueillis par Francis Talec, mécanicien retraité. Voyant ses camarades partir les uns après les autres, il a entamé une veille sanitaire avant de créer une association pour défendre les droits de ses collègues malades et disparus : "Nous avons surtout l'impression d'avoir été trompés et floués car on ne peut pas imaginer que des ingénieurs de haut niveau, du commissariat de l'énergie atomique étaient dans l'ignorance de l'absence de rayonnement des têtes nucléaires".

Le combat judiciaire continue

Porté devant la justice, le ministère de la Défense se limite à dire que les doses reçues par les travailleurs de l'île Longue étaient trop faibles pour altérer leur santé.

Un argument que réfute Annie Thébaud-Mony, chercheuse membre du groupement d'intérêt scientifique sur les cancers d'origine professionnelle : "On a un effet cumulatif. Une personne exposée trente minutes a un risque. Une personne exposée plus de huit heures par jour a un risque très augmenté. Et si la personne est exposée pendant dix ou quinze ans, on démultiplie la possibilité que les rayonnements entraînent des problèmes de cancer, des problèmes cardiovasculaires, une atteinte du système immunitaire et des effets génétiques pour la personne exposée mais aussi pour les générations à venir".

Les ouvriers de l'île Longue ne baissent pas les bras. Plusieurs d'entre eux ont obtenu la reconnaissance de leur pathologie en maladie professionnelle. Pour certains, l'Etat a même concédé sa faute inexcusable. Pour d'autres, le combat judiciaire se poursuit.

Contacté par nos soins, le ministère de la Défense a refusé de nous répondre sur ce sujet.

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