Cancer : pour une réévaluation des prix des traitements

Dans un entretien publié le 5 novembre 2013, dans le journal La Croix, le Pr Jean-Paul Vernant, auteur d'un rapport préparatoire au nouveau Plan cancer, s'est insurgé contre les prix fixés pour les traitements anticancéreux. Il se fait l'écho de toute une communauté de spécialistes, inquiète du risque que font peser sur les systèmes de santé nationaux ces médicaments dont les tarifs ne sont jamais renégociés, et dont l'intérêt thérapeutique réel est même parfois contestable.  

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Cancer : pour une réévaluation des prix des traitements
Cancer : pour une réévaluation des prix des traitements

De nombreuses études publiées ces dernières années démontrent l'inquiétante croissance du coût des traitements anticancéreux dans les pays industrialisés.

En France, les cinq médicaments anticancéreux les plus prescrites (représentant 66 % des dépenses des anticancéreux) sont le Mabthera® (rituximab), l’Avastin® (bévacizumab), l’Herceptin® (trastuzumab), le Taxotere® (docétaxel) et l’Erbitux® (cétuximab). Excepté le Taxotere®, il s’agit de thérapies ciblées. (Source : Ministère de la santé [pdf])

Selon les plus récents travaux, leur prix mensuel moyen serait passé de 5.000 à 10.000 dollars en dix ans aux Etats-Unis (respectivement 3.700 et 7.400 euros environ). Le Glivec®, principal traitement de la leucémie myéloïde chronique, y coûte 92.000 dollars par an (soit plus du double du prix pratiqué en France). Conséquence de ces tarifs et d'un système de santé dépendant des assurances privées : 10% des personnes atteintes de cette maladie outre-Atlantique renoncent à suivre un traitement.

Une situation qui ne risque pas de s'améliorer, avec le développement massif de stratégies thérapeutiques ultra-ciblées, utilisant des molécules spécifiques à chaque forme de cancer. Or, les laboratoires peuvent en théorie mettre des décennies à rentabiliser ces médicaments "de niche".

Interrogée par la rédaction d’Allodocteurs.fr, le professeur Agnès Buzyn, présidente de l'Institut National du Cancer (INCa), nous fait part de "[son] avis de cancérologue et de scientifique" sur la situation dénoncée par le Pr Vernant.

"Nous voyons en effet apparaître, ces dernières années, énormément de molécules ciblées. Celles-ci font actuellement l'objet d'essais cliniques par centaines. Si les prix des médicaments restent les mêmes, notre système de santé ne sera plus en capacité d'absorber cette quantité de thérapeutiques ciblées, pourtant utiles aux patients."

Dans certains états européens, certaines de ces thérapies, trop coûteuses, ne sont plus remboursées par la collectivité. "[Il est désormais impératif] de repenser le système d'évaluation et de fixation du prix du médicament", poursuit la cancérologue. "Mais cela ne peut pas être fait à l'échelle d'un pays."

Si le prix des médicaments est théoriquement fixé, en Europe, par les Etats, ces derniers n'ont pas nécessairement le dernier mot face aux industriels. La présidente de l'INCa prend ainsi l'exemple du bras de fer qui oppose fréquemment l'Institut national de la santé britannique (NICE) aux laboratoires sur le prix de certains médicaments (1), et qui aboutit à leur non-commercialisation. "Il faut une vision internationale du problème, tout au moins une vision européenne. Si l'on souhaite conserver notre système égalitaire, il faut agir sans tarder." 

Repenser le système d'évaluation

"[Dans la communauté médicale], tout le monde est conscient de cette problématique", poursuit le professeur Buzyn. "De fait, on voit émerger des initiatives nouvelles. Par exemple, aux Etats-Unis, la FDA a autorisé la mise sur le marché d'un médicament - très prometteur - après un essai clinique en phase 2 (sans attendre un essai clinique de phase 3, plus large). Le laboratoire ne peut donc plus justifier d'un coût de développement très élevé pour la fixation du prix. Toutefois, une telle stratégie n'est possible que si le médicament est régulièrement évalué par la suite. "

"Le coût des médicaments doit d'ailleurs pouvoir être réévalué en continu. Dans sa tribune, le Pr Vernant prend l'exemple du Glivec®, dont les résultats pour le traitement de la leucémie myéloïde chronique a été spectaculaire. Avant la mise sur le marché du médicament, cette maladie était une maladie orpheline, et la survie des patients était faible. Il y avait donc peu de patients à traiter en France. Mais le Glivec® qui doit être pris tout au long de la vie, permet aujourd'hui aux patients de vivre très longtemps et normalement. Le nombre de personnes traitées est donc en constante augmentation, et il est extrêmement important aujourd'hui. Le Glivec® ne peut plus du tout justifier son prix qui était celui d'un « médicament orphelin » (2)."

"Tous les pays se posent aujourd'hui la question du juste coût de l'innovation médicale. Il est impératif qu'ils coordonnent désormais leurs efforts", insiste Agnès Buzyn.
 

(1) Des inhibiteurs de tyrosine kinases dans la leucémie myéloïde chronique.

(2) Près de 1200 € pour 60 comprimés, portant le coût annuel du traitement à près de 28.000 euros en France.

 

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