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"Le Consentement" : décryptage de l’emprise d’un pédophile

Sorti hier, le livre de Vanessa Springora est un témoignage implacable sur les stratégies de l’écrivain cinquantenaire qui l'a séduite alors qu’elle avait 14 ans. Les associations de victimes espèrent que son retentissement médiatique contribuera à renforcer la lutte contre la pédocriminalité.

Rédigé le , mis à jour le

"Le Consentement" : décryptage de l’emprise d’un pédophile

« Tout autre individu, qui publierait par exemple sur les réseaux sociaux la description de ses ébats avec un adolescent philippin ou se vanterait de sa collection de maîtresses de 14 ans aurait affaire à la justice et serait immédiatement considéré comme un criminel. »

Cette impunité, dénoncée par Vanessa Springora au fil de son récit, « Le Consentement » sur sa relation avec « G.M. », un écrivain célèbre à l’époque,.. a pris fin. Depuis quelques jours, les médias ont mis un nom dernière ces initiales : Gabriel Matzneff. Et il fait désormais l’objet d’une enquête préliminaire pour « viols commis sur mineur » de moins de 15 ans.

Une enquête préliminaire ouverte

Selon les termes du procureur de la République, cette enquête, s’attachera « à identifier toutes les autres victimes éventuelles ayant pu subir des infractions de même nature sur le territoire national ou à l’étranger. » Car les faits décrits par Vanessa Springora sont prescrits. Elle n’a pas porté plainte.

Mais son livre, en brisant le silence et en provoquant cette « auto saisie » du parquet de Paris, ouvre la voie à davantage de justice pour des victimes plus récentes de l’écrivain, et au-delà, d'autres agresseurs. « Cela peut les aider à se reconnaître, à comprendre les mécanismes, identiques, qu’elles ont subi et à sortir de ce piège », espère le Dr Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et victimologie.

Un piège parfaitement décrypté

Un piège parfaitement décrypté par Vanessa Springora. Son récit raconte d’abord la fragilité créée par le manque de présence paternelle dans son enfance… « La vulnérabilité, écrit-elle, c’est précisément cet infime interstice par lequel des profils psychologiques tels que celui de G. peuvent s’immiscer. » 

Lorsque sa mère émet un peu de réserves sur cette relation, la jeune fille les rejette d’un bloc. « Grâce à lui, je ne suis plus la petite fille seule qui attend son papa au restaurant. Grâce à lui, j’existe enfin », se souvient l’auteure.

"Le syndrome de Stockholm n'est pas une rumeur"

Et la cage se referme lentement sur elle : « A quatorze ans, on n’est pas censée être attendue par un homme de 50 ans à la sortie de son collège, on n’est pas supposée vivre à l’hôtel avec lui, ni se retrouver dans son lit, sa verge dans la bouche à l’heure du goûter. »

C’est en découvrant les mensonges, l’existence d’autres adolescentes, que la jeune fille réussit à sortir de cette emprise. « Notre histoire était pourtant unique et sublime. A force qu’il me le répète, j’avais fini par croire à cette transcendance, explique Vanessa Springora. Le syndrome de Stockholm n’est pas une rumeur ».

De terribles séquelles psychiques et physiques

Un schéma presque universel chez les pédocriminels selon le Dr Salmona. « Comme leurs victimes n’ont aucun repère sur le sentiment amoureux, ils arrivent à les manipuler, à les enfermer dans leur scénario… à leur faire croire qu’il s’agit d’amour. »

Avec de terribles séquelles psychiques et physiques que « Le Consentement » n’élude pas en racontant la rupture. « La coupable c’est moi. (…) complice d’un pédophile (…). Je sombre dans des états dépressifs en ne souhaitant plus qu’une chose : disparaître de la surface de la terre. »

"Un instrument pour des jeux qui lui sont étrangers"

Drogue, anorexie.. son récit ressemble à ceux des patientes du Dr Salmona. « C'est une lutte contre la mémoire des actes dégradants subis par leur corps qui peut se retourner contre lui. Elles s'auto-mutilent, ne mangent plus ou beaucoup trop… incapables de trouver un schéma corporel adéquat »

Des années après, l’auteure se sent encore « comme une poupée sans désirs, qui ignore comment  fonctionne son propre corps, qui n’a appris qu’une seule chose, être un instrument pour des jeux qui lui sont étrangers. » C’est une des raisons pour lesquelles, avec d’autres associations, le Dr Salmona réclame la définition d’un âge en dessous duquel tout acte sexuel commis par un adulte est forcément une agression. « Ils sont à un âge où ils découvrent tout juste leur corps et leur sexualité et ne peuvent pas donner de consentement libre et éclairé à un adulte, explique le Dr Salmona. Le pédocriminel les transforme en objets de ses désirs, fracasse tout. »

Définition d'un crime sexuel spécifique pour les très jeunes victimes

La définition d’un crime sexuel spécifique permettrait aussi de réduire l’impunité créée par la fragilité spécifique des très jeunes victimes. Manipulées, elles ne se défendent pas, elles se disent consentantes, ce qui limite souvent la justice à des condamnations pour délit d'atteinte sexuelle plutôt que de reconnaître le viol ou l'agression sexuelle. Un accès à la justice étalement freiné par l'amnésie complète qui touche entre 30 et 40% des victimes. « Les mécanismes de défense générés par le stress entraînent une anesthésie émotionnelle, une dissociation, responsable de cette amnésie traumatique», explique le Dr Salmona. « Nous réclamons donc aussi l’imprescribilité, et le commencement de la prescription à la levée de cette perte de mémoire »

Le livre de Vanessa Springora redonne toute leur actualité à ces questions. Pour elle, il a déjà permis l’essentiel : « Écrire, c’est redevenir  le sujet de ma propre histoire. Une histoire qui m’a été confisquée depuis trop longtemps. »  Pour les autres victimes, la reconstruction peut passer par l’aide d’associations ou l’appel aux numéros d’urgence comme le 119 pour « Allô enfance en danger » ou le 3919 pour « Violences Femmes Info »

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