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Perturbateurs endocriniens : la guerre des lobbies

Bisphénol A, phtalates ou encore les parabènes sont soupçonnés d'être néfastes pour la santé, mais ils sont aussi au centre d'enjeux financiers incroyables. Comment lutte-t-on contre ces perturbateurs endocriniens ? Comment agissent les lobbies ? Les explications avec Rudy Bancquart.

Rédigé le , mis à jour le

Perturbateurs endocriniens : la guerre des lobbies - La chronique de Rudy Bancquart (image d'illustration)

Toutes les molécules qui agissent à faible dose sur l'équilibre hormonal sont considérées comme des perturbateurs endocriniens. Ces molécules se retrouveraient dans notre quotidien : cosmétiques, alimentation, médicaments, pesticides, dans des plastiques… Les études s'accumulent ces dernières années pour dire qu'elles favoriseraient certains cancers, l'obésité et altéreraient des fonctions comme la croissance, la reproduction d'une personne ou de ses descendants. Attention, tout cela est à mettre au conditionnel car si certains effets sont avérés, d'autres sont suspectés.

La lutte contre les perturbateurs endocriniens

Concernant la lutte contre les perturbateurs endocriniens, les scientifiques, l'industrie chimique, les politiques ne réussissent pas à se mettre d'accord sur une liste exhaustive de ces molécules avérées ou suspectées (500 à 800), ni sur leur potentiel impact sur la santé. Or, si on veut une politique efficace elle doit être européenne.

C'est la raison pour laquelle en 1999, la Commission européenne a été chargée de définir clairement une définition des risques. Elle avait pour mission de dresser un portrait-robot des suspects et devait rendre ses conclusions en décembre 2013, mais elle a repoussé ses conclusions sine die. Problème : sans définition, pas de réglementation.

Le poids des lobbies

Le Conseil européen de la chimie emploie 150 personnes et dépense six millions d'euros par an en lobbying. Par ailleurs, ils sont soutenus par l'industrie agroalimentaire, pharmaceutique ou encore "l'association européenne pour la protection des cultures", qui est l'industrie phytosanitaire. Toutes ces industries n'ont aucun intérêt à voir naître une réglementation et des contraintes. C'est leur business.

Le 7 juin 2013, à l'approche de la date fatidique, la Commission est en réunion, elle examine des pistes. Au même moment, Marianne Klingbeil reçoit un email. Cette fonctionnaire inconnue du grand public est l'une des secrétaires générales adjointes de la Commission, un poste influent. Le mail vient de Bayer, multinationale allemande du médicament, des pesticides et des produits chimiques, 53.600 employés en Europe. Bayer écrit : "Nous vous demandons de vous prononcer en faveur de la mise en oeuvre d'une étude d'impact".

Bayer demande d'évaluer les conséquences positives ou négatives d'une réglementation. Et cela prend au moins un an. Les jours suivants, les emails de l'industrie pleuvent et réclament en choeur aux membres de la Commission une étude d'impact. Chacun a son argument. Par exemple, l'industrie phyto joue sur des récoltes amoindries. Et pour enfoncer le clou, 18 toxicologues menés par le Dr Dietrich manifestent dans plusieurs revues leur désaccord avec d'éventuelles mesures contraignantes pour les industriels car les perturbateurs endocriniens seraient "sans conséquences à faibles doses". L'étude d'impact est donc décidée. 17 de ces toxicologues ont des liens financiers avec l'industrie, mais ils ont réussi à semer le doute. Une manière de retarder une réglementation.

Les associations aussi font pression

L'industrie n'est pas le seul acteur. Les associations sont l'autre lobby à la manoeuvre. Ce lobby ne pèse pas lourd à côté des industries et à Bruxelles, elles ne sont pas forcement les plus influentes (écolo, ONG, associations de consommateurs). Elles ont bien essayé de soutenir un rapport commandé par la commission, le rapport d'Andreas Kotenkamp rendu en 2012. Son expertise est saluée par de nombreux observateurs. Mais il va être victime d'une campagne de déstabilisation. On lui reproche une méthodologie trop faible.

Les associations utilisent les médias pour convaincre l'opinion car lorsqu'on vote une loi, on le fait aussi en fonction de l'opinion publique. Pour ces associations, les perturbateurs endocriniens ont envahi notre quotidien et elles craignent surtout l'effet cocktail. Deux exemples : UFC-Que Choisir, l'association de consommateurs, a fait sa une en 2013 sur le danger des parabènes dans les cosmétiques. Ou encore une étude commandée par Générations futures et reprise dans tous les médias : "Une vingtaine de perturbateurs endocriniens dans les cheveux des Parisiennes". Pour ces associations, s'il existe un soupçon, il faut appliquer le principe de précaution. En clair, il faut les interdire. Vont-ils trop loin ? La question se pose car cela voudrait dire un changement radical dans la fabrication d'un nombre incalculable d'objets qui nous entourent.

Le lobbying des associations porte ses fruits

Les associations ont réussi à faire interdire certaines molécules comme le bisphénol A en France en 2011.  Ces molécules étaient présentes dans certains biberons d'enfants. De nombreuses études ont montré que cela pouvait avoir un rôle sur le foetus : puberté précoce, altération digestive ou problème thyroïdien. Et depuis le 1er janvier 2015, il est aussi interdit dans les emballages alimentaires où elles sont aussi présentes. Attention, cette réglementation est française car l'Europe juge qu'il n'y a aucun danger concernant les emballages.

Y aura-t-il un jour en Europe une définition des perturbateurs endocriniens ? Fin 2014, la Suède a décidé d'attaquer la Commission européenne devant la cour de justice pour ne pas avoir respecté ce délai de décembre 2013. Elle est soutenue par de nombreux Etats. Peut-être que cela va faire bouger les choses.

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