Pakistan : une campagne de vaccination prise pour cible

Pakistan : une campagne de vaccination prise pour cible

Neuf bénévoles d'une campagne de vaccination anti-poliomyélite ont été tués en une semaine au Pakistan. La crise semble trouver son origine dans les conditions de la traque d'Oussama Ben Laden par les Etats-Unis.

La rédaction d'AlloDocteurs
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Endémique dans plus de 125 pays il y a moins de vingt-cinq ans, la poliomyélite n'est aujourd'hui plus ancrée qu'au Nigeria, en Afghanistan et au Pakistan. Pakistan où la défiance contre les campagnes de vaccination - seul moyen de lutter activement contre la prolifération de la maladie - atteint des proportions inquiétantes, en particulier au sein de l'ethnie pachtoune.

Neuf bénévoles ont en effet été assassinés en une seule semaine dans le Nord-Ouest du Pakistan. Le dernier, Mohammed Hilal, est décédé le 20 décembre 2012 des suites d'une agression par balle survenue dans la banlieue de Peshawar.

Alors qu'en Afghanistan voisin "les talibans sont absolument favorables à la vaccination", comme l'explique à l'AFP le Dr Guido Sabatinelli, chef de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) au Pakistan, la situation ne cesse d'empirer sur ce territoire. L'hostilité à l'égard de l'ingérence humanitaire n'explique pas tout. Et si des commandants talibans ont pu appeler la population à rejetter la vaccination "en protestation contre les tirs réguliers de drones américains dans les zones tribales", l'origine de la crise actuelle semble trouver son origine ailleurs.

La vaccination, "complot occidental"

La méfiance à l'égard des autorités sanitaires s'est en effet cristalisée depuis "l'affaire Shakil Afridi". Ce médecin avait en effet participé en 2011 à campagne de vaccination contre l'hépatite, qui avait servi de prétexte à la CIA pour collecter et recouper des données sur la localisation de la famille d'Oussama Ben Laden dans le Nord-Ouest du pays - où se concentrent les pachtounes. Shakil Afridi a été condamné le 23 mai 2012 à 33 années d'emprisonnement par les autorités de son pays.

L'opération secrète à laquelle cette campagne servait de couverture a jeté l'opprobre sur la nécessité réelle de ce type de soin. Des commandants talibans pakistanais, comme le puissant Hafiz Gul Bahadur, ont ainsi rapidement incité la population à refuser la vaccination. Par ailleurs, certains imams pachtounes affirment dans leurs prêches que le vaccin est "un complot de l'occident contre les musulmans".

La situation s'est ainsi peu à peu dégradée. "Les parents qui ont refusé la vaccination ont dit à nos équipes sur le terrain que le vaccin contenait du gras de porc et qu'il rendait même les enfants infertiles", a expliqué à l'AFP Janbaz Afridi, responsable de la campagne de vaccination dans la province du Khyber Pakhtunkhwa (nord-ouest).

"Les oulémas de grandes institutions islamiques ont tous émis des fatwas en faveur de la vaccination", se scandalise auprès de l'AFP Tahir Ashrafi, président du Conseil des oulémas du Pakistan. "Ceux qui tuent des employés de la santé et des bénévoles ne sont les amis ni du Pakistan, ni de l'islam".

La campagne ciblait le dernier million d'enfants non vaccinés

Au Pakistan, le nombre de cas de polio recensés est passé de 198 l'an dernier à 56 cette année, concernant principalement les membres de l'ethnie pachtoune. En automne, une importante campagne avait permis de vacciner près de 32 millions de Pakistanais. Cette nouvelle mission, à laquelle participaient les neuf victimes, ciblait le million d'enfant vivant dans le nord-ouest du pays et à Karachi qui restait à vacciner. L'opération sanitaire vient d'être suspendue par les autorités pakistanaises.

Les autorités avaient prévu une autre campagne de vaccination début janvier 2013, pendant l'hiver, saison de faible propagation, dans l'espoir de mater la maladie, mais les attaques pourraient chambouler ces plans. "Il est encore trop tôt pour prendre une décision sur la suite des choses", résume un haut responsable gouvernemental. "La prochaine fois, nous ferons profil bas", résume M. Afridi.

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La poliomyélite est une maladie grave qui peut entraîner infection du système nerveux central, une méningite et de lésions irreversible de la moelle épinière. Il en résulte une paralysie irreversible de certains membres et entraîne, dans 5 à 10% des cas, la mort par paralysie des muscles respiratoires.

Selon les chiffres de l'OMS, le nombre de cas à l'échelle mondiale est passé de 350 000 cas en 1998 à 650 cas notifiés en 2011. Essentiellement au Pakistan, au Nigeria et en Afghanistan.