Comment la crise sanitaire a fait exploser la charge mentale des femmes

Et si les femmes étaient les grandes perdantes de la crise sanitaire ? En cette Journée internationale des droits des femmes, nous leur avons demandé comment la crise sanitaire avait bouleversé leur rythme de vie.  

Myriam Attia
Rédigé le , mis à jour le

La semaine, Laurie passe ses journées chez elle, à alterner rangement de la maison, devoirs des enfants, préparation des repas et autres tâches domestiques… Le week-end, quand toute sa famille se repose, elle met sa casquette de thérapeute et retrouve ses patients dans son cabinet à Paris. 

Cette jeune femme de 27 ans a toujours eu des horaires décalés et des journées bien remplies. Mais depuis le début de la crise sanitaire, cette mère de deux enfants a une nouvelle personne à sa charge : son compagnon. 

Avant la crise, Laurie avait pris l'habitude de cuisiner des repas simples pour ses enfants, afin de se libérer du temps personnel. Il lui arrivait aussi de se rendre au restaurant avec son compagnon. Désormais, elle est aux fourneaux midi et soir.

"Au début je pensais que cette nouvelle organisation allait m'aider puisque nous serions deux adultes à la maison. Il a plus de temps, et pourtant il ne m'aide toujours pas. Pire encore, sa présence est un poids supplémentaire pour moi. J’ai une personne en plus à gérer, une bouche en plus à nourrir."  

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Seules face à la logistique courses/repas

Comme elle, de nombreuses femmes font état d'une forte anxiété et d'une fatigue importante depuis le début de la crise sanitaire. Selon un sondage Kantar pour la Fondation des Femmes, réalisé en février 2021, 66% des femmes se sentent "anxieuses" depuis le début de la crise, contre 55% des hommes. Et en ce qui concerne la fatigue, elles sont 40% à se déclarer "surmenées", contre 35% des hommes. 

C'est le cas de Cécile, une agricultrice de 38 ans qui en plus de la fatigue, exprime beaucoup de colère vis-vis à de son conjoint : "Avant le confinement, les courses étaient déjà un sujet de disputes entre nous, alors nous avions décidé de déléguer cette tâche à un prestataire extérieur. Mais avec la crise ce service a pris fin. Puisqu'on ne pouvait pas aller au supermarché à deux, c'est tout naturellement moi qui ai repris cette tâche, sans que la question ne se pose vraiment. " Cette mère de trois enfants affirme elle aussi que la nouvelle organisation des repas a été une charge supplémentaire dans ses journées. 

Aurélia Schneider, psychiatre et autrice d'un essai sur la charge mentale, rappelle que les repas "n’ont rien d'anecdotique. Il s'agit d'un vrai travail." En effet, puisque tout le monde est à domicile, il y a plus de bouches à nourrir. Une tâche qui revient souvent aux femmes. “Pendant le premier confinement, elles sont passées en moyenne de sept à quatorze repas par semaine. Et il ne suffit pas de préparer le repas, il y a toute la logistique des courses en amont, et la vaisselle après. Ce n’est pas rien.

La crise amplifie des inégalités existantes

Comme Laurie et Cécile, de nombreuses femmes ont vu leur charge mentale, c’est-à-dire la charge portée par les femmes en couple dans la gestion du foyer, exploser avec la crise sanitaire. Pour ces dernières, le confinement et les autres restrictions mises en place depuis n’ont fait qu’amplifier des inégalités déjà présentes au sein du foyer.

Par exemple, on a observé que les devoirs étaient plus souvent une affaire de femmes. C’est à la fois par habitude mais aussi parce qu'inconsciemment, on considère que le travail de la femme a moins de valeur. Dès lors, si un des deux conjoints doit prendre sur son temps pour s’occuper des enfants ou des tâches ménagères, c’est plus souvent la femme qui va le faire”, déplore la psychologue. 

"En plus de mon travail d'agricultrice, et des repas, j'assurais aussi les devoirs des enfants. Mon mari a essayé une fois, sauf que ça se passait dans la douleur et les larmes. Notre fils a donc refusé de faire avec lui", explique Cécile, qui ne cache pas l'anxiété dont elle est victime depuis plusieurs mois.

Moins de sport et plus d'anxiété 

Ces inégalités au sein du couple se traduisent par plusieurs effets. Parmi les 70% d’actifs qui ont télétravaillé en France, les femmes ont été 1,3 fois plus nombreuses que les hommes à déclarer une situation d’anxiété (Ipsos/Boston Consulting Group) 

Autre chiffre pour illustrer cette inégalité : selon le baromètre de la Fédération Française d’Éducation Physique, 67% des femmes assurent avoir eu plus de mal à exercer une activité physique. En effet, avec le couvre-feu, "il faut être chez soi à 18 heures et les femmes en majorité, même si l'écart se resserre, doivent penser aux courses, anticiper etc. Elles ne peuvent donc plus faire de sport le soir”, explique  Émilie Martineau, cadre technique national à la Fédération Française d’Éducation Physique et de Gymnastique Volontaire à France Info

"Tenir, même quand tout s’écroule autour”

Si Laurie et Cécile se veulent optimistes pour la suite des évènements, il arrive parfois que les inégalités brisent une relation. C’est ce qui est arrivé à Inès*. En décembre dernier, la charge mentale et la crise sanitaire ont eu raison de son couple. 

La jeune femme de 23 ans ne supportait plus de tenir son foyer à bout de bras. Alors qu’elle alternait entre sa licence à distance et un travail le soir dans un hôtel, son ex-copain, lui, ne participait pas aux tâches domestiques. 

Il était très déprimé, ce que je peux comprendre. Il est musicien et a donc perdu son emploi. Du coup, je n'osais pas lui demander de l’aide. Mais au final, j’étais tout aussi à bout que lui. Alors, puisque qu’on ne pouvait pas être deux à craquer, je devais tenir, même quand tout s’écroulait autour de nous.

Surmenage et dépression

En janvier, l’étudiante en lettres modernes a été diagnostiquée “dépressive”. Un diagnostic qu’elle impute directement à son rythme de vie. “Avant de partir au travail, je devais vérifier que tout était prêt pour son dîner. Et quand j’avais le malheur de rentrer après deux jours de déplacements, je retrouvais l’appartement dans un état déplorable.

Un état de surmenage qui n’a rien d’étonnant pour Aurélia Schneider : “Si on est seule à gérer la maison, qu’en plus on a des nouvelles contraintes, et qu’on perd sa vie sociale à côté, on va finir par être dans un état d’effondrement.” 

Désormais célibataire, Inès assure que dans ses futures relations, la question de la charge mentale sera cruciale. “Je connais mes limites maintenant, je ne vais plus dire oui à tout.” 

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Vers un meilleur partage des tâches ?

Alors que faire pour éviter de finir en burn-out ? Comment mieux répartir les tâches ? La psychiatre insiste sur la nécessité de demander de l’aide. Ce n’est pas une fin en soi, et là encore c’est à vous de penser à “réclamer de l’aide”, mais si cela peut alléger vos journées “c’est déjà bon à prendre.”

Mais demander de l’aide occasionnellement ne suffit pas. Pour Aurelia Schneider, il faut instaurer un meilleur partage des tâches. En outre, il ne faut pas déléguer uniquement une partie de la tâche. Par exemple, si votre conjoint propose de faire à manger, il doit également penser au menu, faire les courses puis, après le repas, faire la vaisselle. Pourquoi ? Car toute l’organisation qui entoure un repas est aussi une charge. 

Enfin, si vous vous sentez dépassée, ne soyez pas dure avec vous-même et rappelez-vous que personne ne peut tout faire. 

Si la situation pèse sur votre santé mentale et/ou physique, n'hésitez pas à prendre contact avec un psychologue, ou un autre professionnel de santé.