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Cancer : pourquoi les patients psychiatriques meurent plus tôt

Parmi les patients atteints de cancer, ceux qui souffrent de schizophrénie meurent en moyenne huit ans plus tôt. Une difficulté de prise en charge, un retard de diagnostic et l’absence de structure adaptée seraient notamment en cause.

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Cancer : pourquoi les patients psychiatriques meurent plus tôt
Crédits Photo : © Pixabay / Engin Akyurt

Les patients psychiatriques sont-ils des patients comme les autres ? Dans une étude publiée le 1er novembre 2019 dans The Lancet, le docteur Guillaume Fond, psychiatre à l’AP-HM et enseignant-chercheur à l’université Aix-Marseille, et ses collègues rapportent que parmi les patients atteints de cancer, ceux qui souffrent de schizophrénie meurent en moyenne huit ans plus tôt que les autres, soit à 63,6 ans au lieu de 71,8.

Une tendance qui s’observerait également chez les personnes souffrant d’autres troubles psychiatriques. "Selon des résultats que nous publierons prochainement, les patients bipolaires atteints de cancer meurent cinq ans plus tôt que les autres et les patients qui souffrent de dépressions récurrentes trois ans plus tôt", nous confie en effet le docteur Fond.

"Les schizophrènes sont considérés comme des cas complexes"

Mais comment expliquer de telles différences ? Une première observation porte sur les patients schizophrènes : "dans les dernières semaines avant le décès, ces patients étaient plus souvent adressés en soins palliatifs, spécifiques à la fin de vie, tandis que les autres patients recevaient encore des actes de haute intensité qui visent à prolonger la durée de vie" détaille le docteur Fond. "Cela ne signifie pas forcément que les médecins baissent les bras plus vite pour ces patients, mais que les schizophrènes sont considérés comme des cas complexes" interprète le psychiatre.
En effet, ces derniers peuvent se montrer "hostiles" vis-à-vis des soignants et des traitements. Et "en cas de non consentement au soin, les médecins sont face à un vide éthique car ils n’ont pas le droit d’administrer un traitement contre la volonté de leur patient" souligne Guillaume Fond.

Cas particulier : celui du cancer du poumon. Car, comme le rappellent les chercheurs dans leur publication, les personnes qui souffrent de schizophrénie sont plus fumeurs que la population générale (52% contre 30%). Or, "dans le cas d’un cancer du poumon, les médecins arrêtent plus vite les soins si le patient continue à fumer pendant son traitement" souligne Guillaume Fond.

Oubli de traitement

Autre problème rencontré avec ces patients : "des troubles de la concentration et de la mémoire qui peuvent entraîner un oubli de traitement ou de rendez-vous de chimiothérapie par exemple" et donc une moins bonne prise en charge globale.

Les facteurs expliquant les décès également plus précoces des personnes souffrant de troubles bipolaires ou de dépressions sont similaires, selon le docteur Fond. D’une part, "lorsque les bipolaires sont en phase maniaque, ils peuvent exprimer une hostilité ou une opposition aux soins". D’autre part, "les personnes en dépression ou les bipolaires en phase dépressive font souvent preuve d’un manque de motivation voire d’une demande d’arrêt des soins".

Un dépistage souvent plus tardif

Mais le constat des chercheurs va plus loin : dans leur étude, ils notent que les patients schizophrènes décédés d’un cancer présentaient moins de métastases que les autres. Là encore, la prise en charge médicale pourrait fournir une explication. "On observe déjà que les patients qui ont une schizophrénie ont reçu moins d’actes d’imagerie médicale et donc possiblement une moins bonne détection de ces métastases" relève le docteur Fond. Une autre piste est celle du dépistage. "Les patients schizophrènes meurent plus de leur cancer primitif car le dépistage est plus tardif que les chez les autres patients, et la chance de survie est donc plus faible" explique aussi le psychiatre.

Documenter les interactions médicamenteuses

Dernière particularité de ces patients : les traitements qu’ils prennent au long cours contre leurs troubles mentaux et qui risquent d’interagir avec les traitements du cancer. "Nous avons malheureusement très peu de connaissance sur ce sujet car lorsque les traitements contre le cancer sont testés, les maladies mentales et la prise régulière d’un médicament constituent des critères d’exclusion" déplore le docteur Fond. "Les antipsychotiques pourraient notamment avoir une interaction au niveau du métabolisme du foie" avance le psychiatre. "Mais on devrait pouvoir combiner les traitements, les adapter et surveiller leurs effets" selon ce médecin.

Vers des unités d’onco-psychiatrie

Des arguments en faveur de l’ouverture d’unité "d’onco-psychiatrie". "A l’image de la psychogériatrie, l’onco-psychiatrie permettrait de mieux prendre en charge des patients qui présentent une double spécificité" appuie le docteur Fond. "Ces unités regrouperaient des soignants spécialisés à la fois en interactions médicamenteuse, en pharmacologie, en oncologie et en psychiatrie." Une compétence multidisciplinaire qui n’existe pas actuellement puisque "les oncologues ne sont pas formés à conduire un entretien avec des patients psychiatriques ou à construire une alliance thérapeutique" déplore-t-il.

Concrètement, "il s’agirait soit de former des psychiatres à l’oncologie, soit des oncologues à la psychiatrie". Et "comme la France compte 500.000 personnes atteintes de schizophrénie et que le cancer est la deuxième cause de décès, le nombre de patients concernés ne serait pas négligeable" conclut le docteur Fond.

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