Chronique du Pr. Alfred Spira, épidémiologiste, du 20 décembre 2012
Chronique du Pr. Alfred Spira, épidémiologiste, du 20 décembre 2012

Spermatozoïdes : la France en crise ?

Une récente étude nationale française a montré une baisse de la production de spermatozoïdes par les hommes de près de 2 % par an au cours des 20 dernières années. Ce sujet est très controversé. Existe-t-il vraiment une baisse de la production des spermatozoïdes ? S'agit-il de leur quantité, de leur qualité ? Cette baisse peut-elle affecter la reproduction de l'espèce humaine ? Les explications avec le Pr. Alfred Spira, épidémiologiste.

La rédaction d'AlloDocteurs
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Il y a maintenant environ 40 ans que de telles études sont produites, indiquant effectivement que la production de spermatozoïdes pourrait avoir baissé dans les pays où on l'a étudiée, c'est-à-dire presque exclusivement des pays du Nord. Ces études concernent la quantité de spermatozoïdes produite, ainsi que leur mobilité. Ces études sont d'ailleurs sujettes à controverse parce qu'il s'agit d'un sujet très difficile sur le plan méthodologique.

Le recrutement des hommes

Ces recherches sont très difficiles à réaliser sur des échantillons représentatifs. On ne peut en effet pas tirer au sort des hommes dans la population générale, car ils refusent souvent de participer à ce genre de recherche (l'échantillon de sperme est obtenu par masturbation). Ceux qui acceptent ont souvent des problèmes de fertilité. On a donc généralement recours aux personnes qui proposent de donner leur sperme pour une insémination dans une banque de sperme, ou à des conjoints de couples stériles pour lesquels on est certain que la femme est porteuse d'une pathologie qui explique la stérilité, les trompes bouchées par exemple.

Quand on étudie l'évolution de leur sperme au cours du temps, il faut que leur sélection soit toujours réalisée de la même façon. S'ils ne sont pas représentatifs, on appelle ça un biais de recrutement. S'il est constant au cours du temps, il n'explique pas les évolutions temporelles constatées. Mais il peut être difficile d'en être certain, d'où les controverses entre scientifiques.

Quel suivi ?

Il est difficile de convaincre les hommes de venir régulièrement au laboratoire pendant plusieurs années. En plus ces hommes vieillissent, et l'âge est un facteur important de diminution de la production de spermatozoïdes. On recrute donc en permanence de nouveaux sujets dans des conditions d'inclusion stables, et c'est sur ces échantillons supposés quasi-identiques qu'on étudie l'évolution des caractéristiques du sperme.

Le comptage des spermatozoïdes se fait en comptant simplement leur nombre au microscope. Cela est relativement simple, et cette méthode n'a pas changé depuis des lustres. On peut donc suivre l'évolution de la quantité de spermatozoïdes produits de façon fiable. Par contre, la mesure de leur qualité a beaucoup changé, en partie maintenant automatisée, les mesures se sont améliorées. Il est donc plus difficile de suivre ces paramètres au cours du temps.

Des études similaires dans d'autres pays

Des études de ce genre ont eu lieu dans la plupart des pays du Nord de l'Europe et d'Amérique. On a mis en évidence de très grandes différences : la baisse a été très importante au Danemark, quasi inexistante en Finlande. En France, une baisse dans la région Ile-de-France, mais pas dans le Sud-Ouest, où cependant le niveau était dès le départ beaucoup plus bas. On a aussi constaté une baisse dans le Minnesota, mais pas à New York. Ces grandes différences géographiques orientent vers des causes liées à l'environnement, en particulier certains produits chimiques très répandus qu'on appelle des perturbateurs endocriniens. Mais il peut s'agir d'autres facteurs : chaleur, stress, consommation d'alcool et de tabac, infections sexuellement transmissibles...

Quand la production moyenne de spermatozoïdes dans une population diminue, elle reste quand même très au-dessus de ce qui est nécessaire pour faire des enfants, c'est-à-dire au moins 20 millions de spermatozoïdes par millilitre. En France on était à 100 millions dans les années 1970, à l'heure actuelle on est en moyenne à environ 50 millions/ml. Et dans au moins deux tiers des cas d'infertilité, il y a des facteurs féminins et masculins qui sont en cause. La part de l'homme n'est que partielle.

Un risque pour la reproduction de l'espèce humaine ?

Des études laissent penser qu'après une phase de baisse, on est peut-être maintenant entré dans une période de stabilisation. D'autre part, on est encore loin des zones de menace réelle sur la fertilité. C'est un mystère qui n'est pas du tout résolu de savoir pourquoi chez les mammifères et dans l'espèce humaine on produit autant de spermatozoïdes, des milliards, alors que très peu sont nécessaires pour obtenir une fécondation.

Il n'y a pas d'étude parfaite, mais de nombreuses études concordantes : il faut les confirmer et les comprendre, pour mieux prévenir d'éventuels risques.

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