Embryons sous haute surveillance

Une panne du système de refroidissement dans un laboratoire hospitalier romain a provoqué la destruction d'embryons et de gamètes. Quels moyens sont déployés dans nos laboratoires pour éviter ce genre d'accidents ? Explications.

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Embryons sous haute surveillance
Embryons sous haute surveillance

94 embryons détruits accidentellement en Italie

Ce qui s'est produit à l'hôpital San Filippo Neri de Rome, le 27 mars dernier, est sans doute l'un des pires cauchemars des responsables de laboratoires utilisant des systèmes de refroidissement pour conserver des tissus humains. Un dysfonctionnement de ce système, qui fait appel à de l'azote liquide, a provoqué une hausse de la température dans les cuves du centre de procréation médicalement assistée de l'hôpital. Elle est soudainement passée de -196 degrés à 20 degrés. Une alarme a retenti quand la température est montée en flèche mais personne ne l'a entendue car elle se trouvait au sous-sol ! Deux étages sous le laboratoire. Bilan de l'accident : 94 embryons, 130 ovocytes et cinq échantillons de sperme ont été définitivement perdus. Domenico Alessio, le directeur de l'hôpital a qualifié l'accident "d'inimaginable". Ce type d'accident est, il est vrai, proche du scenario catastrophe. Pourrait-il se produire en France ? Quelles mesures de sécurité sont mises en œuvre dans nos laboratoires pour assurer la sécurité des embryons ou des gamètes conservés, que ce soit dans un but conceptionnel ou de recherche ? Enquête sur la sécurité de nos embryons en France.

En France, des systèmes automatisés et de détection, prêts à donner l'alerte

"Dans notre centre, nous n'avons jamais été confrontés à ce genre d'accident. Je touche du bois !", déclare le Dr. Jean-Marie Kunstmann, responsable du CECOS (centres d'études et de conservation des oeufs et du sperme) de l'hôpital Cochin, à Paris.

"Le plus grave, dans un laboratoire comme le nôtre, serait une rupture de la cuve en acier qui contient l'azote liquide. Ce qui n'est pas impossible, car le froid peut rendre les matériaux résistants très cassants. Pour l'éviter, les cuves sont changées tous les dix ans." Parallèlement à l'attention qui est prêtée à l'état des contenants, sont mis en place d'importants moyens pour assurer la sécurité des embryons. "Les cuves sont alimentées quotidiennement en azote liquide grâce à un système automatique, alors qu'auparavant, le remplissage était manuel", indique le médecin. Le grand volume d'azote liquide utilisé empêche les variations de température lorsque le couvercle doit être ouvert pour prélever des échantillons.

Le bon fonctionnement des cuves est "surveillé de près". Elles sont en effet équipées de deux sondes de détection : une en haut de la cuve et une au niveau inférieur. "Elles vérifient à la fois le niveau de l'azote dans la cuve, qui ne doit être ni trop bas, ni déborder. Et bien sûr, que la température ne monte pas", explique le Dr. Kunstmann.

Et en cas de détection d'un problème ? "Dans ce cas, il y a déclenchement d'une alarme, qui donne l'alerte. Les pompiers de garde présents dans l'enceinte même de l'hôpital, et qui ont nos numéros de téléphone, sont également reliés au système d'alerte."

Une sécurité coordonnée par l'agence de la biomédecine

Au delà des système de sécurité prévus par chaque laboratoire, l'Agence de Biomédecine a une fonction centrale dans la sécurité des laboratoires. En effet, depuis une loi de 2004, a été mis en place un système d'AMP-vigilance (pour assistance médicale à la procréation), qui est effective depuis un décret de 2008. La loi prévoit la déclaration obligatoire de tous les incidents constatés dans les centres par les professionnels de santé. "Les évènements indésirables survenant dans le cadre d'une AMP touchant la personne, ou les embryons et les gamètes remontent jusqu'à nous", explique le Dr Françoise Merlet, référente assistance médicale à la procréation à l’Agence de la biomedecine . "La déclaration se fait par procédures formalisées, grâce à un formulaire en ligne."

Un système qui fonctionne bien, et qui est bien respecté, pour le médecin référent. "Depuis 2008, il y a une montée en charge satisfaisante des déclarations." Ces évenements indésirables sont analysés, en fonction de leur gravité, évitabilité, criticité,  etc… Des actions sont mises en place par les professionnels sur le terrain, en conséquence, transmises à l'Agence  pour renforcer si nécessaire les mesures correctrices prises ou réfléchir à de nouvelles dispositions à prendre.

"Le but de l'agence de la biomédecine n'est évidemment pas de sanctionner les professionnels, mais d'éviter les accidents qui peuvent l'être" précise le Dr Merlet.

"S'il y a des alertes à générer, en cas par exemple de défaillance de matériel, l'agence peut s'appuyer sur un réseau de correspondants locaux d'AMP-vigilance. Et il et important de noter que parallèlement, les ARS (Agences Régionales de Santé) inspectent avec une attention toute particulière les salles de cryogénie dans les laboratoires."

L'agence de la biomédecine, de par son action centralisatrice et de surveillance, est en position idéale pour avoir une "vue d'ensemble" sur les incidents indésirables qui interviennent dans nos laboratoires. "En 2011, environ 400 événements, tous domaines confondus, nous ont été rapportés. Mais il faut contextualiser ces données. En France, 22 000 tentatives de FIV, ou d'insémination et de transferts d'embryons congelés sont effectués chaque année. Et aucun événement de la gravité de l'accident italien n'a jamais été référencé" conclut-elle.

Italie : défaillances en série

Le directeur de l'hôpital de Rome rejette la responsabilité de l'accident sur la firme française Air Liquide, le fournisseur de l'azote qui assurait le refroidissement. Il souligne que le système de cryoconservation était relié directement à Air Liquide et entièrement géré par la société. Alors, en cas d'accident majeur, à qui la faute ? "Dans ce genre de cas dramatiques, il est évident qu'il y a des responsabilités en cascade : le corps médical, les fournisseurs du matériel, les personnes qui assurent le bon fonctionnement du système d'alarme…tout le monde est impliqué", constate le Pr. Kunstmann.

"Evidemment, c'est le problème de la responsabilité du médecin, qui se pose. C'est quelque chose que nous avons quotidiennement à l'esprit. Pour tous les gestes que nous faisons. Eviter l'erreur, l'incident : le corps médical est en permanence sur le qui-vive. Ce qui s'est produit à Rome est le résultat d'une série de défaillances techniques et humaines. Nous faisons tout pour que cela n'arrive pas, mais nous ne sommes évidemment pas à l'abri d'un accident."

 

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