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Peut-on apprendre sans en avoir conscience ?

On peut percevoir, être influencé, voire agir ou réagir à certains stimuli sans en avoir conscience. Peut-on pour autant mémoriser et rappeler des informations sans en avoir conscience ? Le Dr Sylvie Chokron, nous répond. 

Rédigé le , mis à jour le

Peut-on apprendre sans en avoir conscience ?

On sait depuis des siècles qu'on peut apprendre sans en être conscient. Edouard Claparède, neurologue et psychologue suisse de la fin du 19ème siècle réalisa une expérience qui est devenue célèbre avec une patiente amnésique. Tous les matins, il croisait cette patiente totalement amnésique qui ne savait pas qui il était et ne le reconnaissait pas. Il lui disait bonjour et lui serrait la main. Il avait caché une aiguille dans sa main, de manière à la piquer. Après quelques jours où la patiente s’était piquée en lui serrant la main, celle-ci refusa de lui serrer la main, sans pour autant pouvoir expliquer pourquoi et sans reconnaître explicitement le neurologue.
Ceci montre bien que l’on peut apprendre une information sans en avoir conscience et tout en étant totalement amnésique. 

Peut-on avoir de faux souvenirs ? 

Si on peut mémoriser et rappeler des informations sans conscience, cela veut dire qu’on ne connait pas exactement le contenu de sa mémoire. C'est la raison pour laquelle on peut même fabriquer de faux souvenirs chez quelqu’un. 

Faisons une expérience simple avec 10 mots, qu’il faudra mémoriser puis restituer. 

"Mer-bateau-corail-pêcheur-nageoire-marin-écailles-vague-filet-plage". 

Habituellement, lorsqu'on fait ce type d’expérience, les sujets lorsqu’ils rappellent les 10 mots, vont rappeler le mot "poisson" alors qu’il n’a pas été mentionné. S’ils pensent l’avoir appris, c’est parce qu’il a été suggéré grâce à des mots qui appartiennent au même champ (mer, pêcheur, nageoire, écaille …). Votre cerveau a ainsi supposé que dans la liste se trouvait le mot "poisson". 
Poisson dans ce cas est considéré comme un "faux souvenir".
On sait qu'on peut créer de la sorte des faux souvenirs, c’est d’ailleurs la méthode qui est utilisée sur les réseaux sociaux, en marketing ou encore en communication politique. Si on vous répète en permanence  certains termes comme : immigré, prison, juge, victime etc.. Vous en déduirez qu’on a associé le mot "immigré" au mot "délit", même si on n’a jamais explicitement associé ces deux mots. Ces faux souvenirs sont bien entendu créés à votre insu. 

On peut donc acquérir des connaissances de manière inconsciente et on peut également être influencé à notre insu par des connaissances . 

​Qu’est-ce que le biais cognitif ? 

Il semblerait qu’un certain nombre de croyances ou de connaissances puisse nous influencer à notre insu. Les biais cognitifs en font partie. Le terme de biais cognitif renvoie à ces préjugés que nous avons acquis sans même en avoir conscience. C’est le cas par exemple de toutes les discriminations. A notre insu, nous avons appris à associer les femmes à certaines caractéristiques, les hommes à d’autres, les différentes origines à certaines caractéristiques etc… et toutes ces informations nous ont été délivrées le plus souvent à notre insu, et même lorsque nous pensons être totalement exempt de ces préjugés, on peut facilement prouver que nous en sommes tous victimes. 

Mahzarin Banaji chercheur au MIT à Harvard a mis au point le test d’associations implicites. Elle a ainsi montré qu’on associe plus rapidement les hommes aux sciences dures et les femmes aux tâches ménagères par exemple.

Si on mémorise sans en avoir conscience, peut-on apprendre en dormant  ? 

On sait depuis de nombreuses années que le sommeil aide à la consolidation des souvenirs, et qu’il peut même réduire les faux souvenirs, en particulier chez les personnes âgées. Actuellement, les études dans ce domaine vont plus loin puisqu’elles s’interrogent sur la capacité à apprendre pendant son sommeil ou pendant une anesthésie. Bien que certaines de ces études soient controversées, il y a maintenant certaines données robustes qui montrent qu’il est possible d’apprendre de manière inconsciente des stimuli simples comme des sons ou des odeurs par exemple. Ainsi, si on vous fait écouter des sons pendant votre sommeil, il semblerait que vous puissiez les reconnaître ensuite à votre réveil. 

Résistance au vieillissement et à la maladie  

Les capacités inconscientes de notre cerveau ne sont-elles présentes que chez le sujet jeune ? C’est en effet un point très important, depuis une trentaine d’années, on sait que les patients neurologiques, conservent souvent ces capacités qu’on appelle implicites, ou inconscientes malgré une lésion cérébrale ou une maladie dégénérative. C'est vrai avec la patiente qui était totalement amnésique mais avait appris à ne pas serrer la main du médecin et également de tous les processus cognitifs. Des patients aphasiques peuvent ne pas comprendre ce qu’on leur dit, mais rougir si on leur dit quelque chose de choquant, des patients qui ne reconnaissent plus les visages, peuvent avoir une réaction de surprise si on associe un visage connu à un mauvais nom, par exemple la photo de Jacques Chirac avec comme légende le nom d’Emmanuel Macron, des patients qui ont perdu la vision peuvent éviter des obstacles sur leur chemin dont ils n’ont pas conscience.

De la même manière, des patients confus, qui ne peuvent plus dire comment ils s’appellent ou donner leur adresse, peuvent retrouver leur chemin, en marchant de manière totalement automatique et en faisant appel à ce qu’on appelle la mémoire procédurale, qui est le plus souvent implicite. Ces capacités non conscientes sont donc de plus en plus utilisées pour rééduquer les troubles des fonctions conscientes, et on part de l’hypothèse qu’en surstimulant ces capacités non conscientes, on peut peut-être restaurer ou au moins améliorer les troubles sur le versant conscient. 

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