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Quelle chanson donne le plus la pêche ?

Attention, la lecture des vidéos accompagnant cet article sont susceptibles de vous mettre de sacrément bonne humeur ! Depuis quelques jours circule sur Internet l’intrigante formule mathématique d’un chercheur néerlandais, censée permettre "d’identifier scientifiquement" la chanson "qui rend le plus heureux". Sans être totalement du pipeau, cette information mérite quelques bémols…

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Quelle chanson donne le plus la pêche ?
Quelle chanson donne le plus la pêche ?

♪ ♫ C’est bon pour le moral, c’est bon, bon… ♫ ♪ Qui, parmi vous, pourrait contredire ces sages paroles de la Compagnie Créole ? Quand plus rien ne va, certaines musiques mettent du baume à notre moral plus sûrement qu’un câlin à son vieux nounours. Et certains matins gris, un bon vieux morceau de funk peut déverser des litres de couleurs dans votre regard !

Depuis le début de la semaine, de nombreux sites d’information anglophones l’affirment : un savant a déterminé scien-ti-fi-que-ment LA chanson qui galvanise le plus l’auditeur. Equation à l’appui, le chercheur aurait démontré que le summum du hit psychologique est : Don’t stop me now, de Queen.

Mettez votre casque sur les oreilles, débutez l’audition… Ah, difficile de donner tort au chercheur !

A la deuxième position du classement des musiques énergisantes se trouverait – mais en doutiez-vous ? – Dancing Queen, de ABBA (pour la suite du classement, se référer à l’encadré).

Réjouissant, n’est-ce pas ?

La formule du professeur Jolij

Mais l’on est en droit de se demander comment le chercheur est-il parvenu à établir sa formule. D’ailleurs, qui est-il ? Jacob Jolij, un chercheur en neurosciences cognitives, attaché à un petit laboratoire néerlandais, auteur de quelques études sérieuses sur la perception visuelle ou sur la stimulation magnétique trans-crânienne.[1]

Le TOP 10 établit par Jacob Jolij

1. Don't Stop Me Now (Queen)
2. Dancing Queen (Abba)
3. Good Vibrations (The Beach Boys)
4. Uptown Girl (Billie Joel)
5. Eye of the Tiger (Survivor)
6. I'm a Believer (The Monkeys)
7. Girls Just Wanna Have Fun (Cyndi Lauper)
8. Livin' on a Prayer (Jon Bon Jovi)
9. I Will Survive (Gloria Gaynor)
10. Walking on Sunshine (Katrina & The Waves)

Et vous, quelles sont les chansons qui ensoleillent votre vie ?

En 2011, il cosignait une étude sur l’influence de la musique sur la perception. Dans une expérience conçue avec son homologue Maaike Meurs, il observait qu’il est plus aisé d’identifier des visages souriants dans une foule lorsque l’on écoute de la musique joyeuse – et des visages tristes lorsque l’on écoute de la musique triste.

Sur son blog, Jolij suppose que c’est après être tombé sur cet article scientifique que le fabricant de matériel électronique britannique Alba l’a contacté. La société avait réalisé un sondage sur les préférences musicales de ses clients, au Royaume-Uni et en Irlande, et cherchait un chercheur capable de réaliser une synthèse des données très hétérogènes. Les goûts étaient-ils aussi variés que les auditeurs, ou existait-il un motif général structurant les "chansons qui font se sentir bien" ("Feel Good Songs") ?

Amusé par la proposition, Jolij s’est penché sur la longue liste de tubes proposés par les clients d’Alba. Le chercheur néerlandais s’est intéressé à deux caractéristiques musicales connues "pour jouer un rôle sur la réception émotionnelle d’une chanson" : le tempo, et ce que les musicologues nomment le mode[2]. Pour chaque chanson mentionnée dans le sondage, Jolij a également recensé le thème, le type de vocabulaire employé dans les paroles, et même… la saison durant laquelle la chanson a été diffusée pour la première fois[3] !

En toute rigueur, l’étape suivante aurait dû être, de l’aveu du chercheur, de réaliser un travail analogue pour des chansons "qui ne font pas particulièrement se sentir bien", et pour des chansons "qui font se sentir mal". Mais Jolij avoue que les délais fixés par Alba pour rendre sa copie étaient très courts… Aussi s’est-il contenté de comparer ses données avec "le profil moyen de quelques chansons pop" passant sur les ondes radio.

Cette comparaison a donné "un résultat très net", explique Jacob Jolij. "Le tempo moyen d'une chanson qui fait se sentir bien est sensiblement plus élevé que la chanson pop moyenne. Alors que le tempo moyen d’une chanson pop est d'environ 118 battements par minute (BPM), les chansons [dans le top de la liste Alba] avaient un tempo entre 140 à 150 BPM".

Le chercheur a ensuite constaté que l’immense majorité des chansons énergisantes étaient en mode majeur.

Ces deux paramètres simples ont, explique-t-il, déjà beaucoup d’effet sur notre ressenti. Mais selon lui, il en faut plus pour faire un tube qui rend heureux. Des paroles évoquant des thèmes positifs (allant à la plage, aller à une fête, faire quelque chose avec l’être aimé, etc.) ou qui n'ont pas de sens du tout[4] séduisent particulièrement le panel des clients d’Alba.

L’entreprise, justement, exigeait de Jolij "une formule mathématique expliquant d’un seul coup d’œil les principaux ingrédients d’une chanson qui rend heureux". Le Néerlandais a donc proposé de prendre en compte la somme des éléments positifs dans les paroles des chansons, et de diviser cette valeur par la somme deux chiffres : le premier renvoie à l’écart du tempo par rapport au tempo idéal de 150 BPM (par exemple, un tempo de 115 renverra une valeur égale à 150-115, soit 45) ; le second traduisant la tendance de la chanson à s'écarter de la gamme majeure.

Jolij fait d’ailleurs remarquer que cette équation ne fonctionne que s’il y a des paroles.


L'équation proposée à Alba par Jacob Jolij. Au numérateur, la quantité des éléments positifs mentionné dans la chanson. Au dénominateur, une somme. L'écart au tempo (porté au carré, pour donner plus de poids à cet élément), à laquelle s'ajoute une estimation de l'écart à la gamme majeure, et la valeur 1. Pourquoi 1 ? Car si la chanson est en gamme majeure et à 150 BPM, la valeur des deux premiers termes serait zéro. Or, diviser par zéro n'a aucun sens...
 

"Pas de la science dure"…

Le scientifique l’avoue bien humblement : "ceci n’est pas de la science dure" et se trouve être, au mieux, "de la compilation de données". Données par ailleurs très partielles, puisqu’elles reflètent seulement les goûts d’une frange de la population anglophone, britannique et irlandaise, cliente des magasins commercialisant la marque Alba !

Pour l’heure, Jacob Jolij n’a absolument pas prévu de soumettre ses résultats à une revue scientifique – notamment parce qu’il s’agissait là d’une recherche commandée par une entreprise, et que Jolij n’est pas autorisé à dévoiler toutes les données utilisées.

"Mais le résultat obtenu est utile, car j’ai désormais une liste de chansons que je peux utiliser durant mes expériences sur la manipulation de l’humeur", s’amuse-t-il.

Il ignore si son modèle est prédictif, et s’il pourrait vraiment aider des compositeurs à composer des chansons qui donnent la pêche. D’autres questions restent en suspens : "Qu’est-ce que la clé majeure a de si spécial pour nous faire sentir si bien ? Pourquoi les chansons rapides ont-elles cet effet ? "

Constatant que le coup de pub de la société Alba a fonctionné, et que ses recherches ont suscité beaucoup d’enthousiasme dans les médias, Jolij a décidé de se pencher plus sérieusement sur le sujet. Galvanisé par une étude sur la musique qui galvanise ! Que demander de plus ?


[1] Il se présente également comme très ouvert au sujet des recherches sur les phénomènes paranormaux – tout en reconnaissant qu’en l’état actuel des connaissances scientifiques, aucune preuve de l’existence de mystérieux pouvoirs psychiques n’existe.

[2] Cette notion est liée aux tons, c’est à dire aux intervalles entre les notes dans la musique occidentale. Le mode majeur regroupe ainsi les gammes caractérisées par des intervalles "ton, ton, demi-ton, ton, ton, ton, demi-ton" (comme la gamme "do majeur" qui peut être jouée sur un piano en pressant de gauche à droite sept touches blanches, en partant d’un "do").

[3] L’hypothèse était probablement que découvrir une chanson durant nos vacances pourrait la rendre plus aimable à nos oreilles qu’une autre entendue sur le chemin du retour...

[4] L’auteur ne dit pas comment sont comptabilisées les paroles dont on ne comprend pas le sens (par exemple parce que l’auditeur n’est pas locuteur de la langue employée).