1. / Bien-être - Psycho
  2. / Psycho

Ne pas vouloir d'enfants, un choix encore tabou

Les personnes refusant d'avoir des enfants sont davantage mis en lumière depuis quelques années, avec le mouvement childfree. Mais ce choix reste encore mal compris et mal accepté par la société...

Rédigé le

Ne pas vouloir d'enfants, un choix encore tabou
ccc
Sommaire

5% des Français ne souhaitent pas d'enfants

"Depuis l'âge de 15 ans, je rêvais d'être maman. J'en voulais même plusieurs, raconte Hélène, âgée de 33 ans et en couple depuis 8 ans. Mais un jour, j'ai enfin admis et accepté que ce rêve n'était pas vraiment le mien et que même si j'adore les enfants, je ne suis pas faite pour ça !". Le cas d'Hélène est loin d'être unique. Quant à Emmanuel, 48 ans et actuellement célibataire, il assume sa position : "Être père ne m'a jamais intéressé. Ce non désir a toujours été présent depuis l'âge de 20 ans". Quant à Virginie, enseignante en disponibilité, âgée de 42 ans et en couple depuis 18 ans, elle n'en souhaite pas non plus : "Pendant longtemps j'ai cru que le désir d'enfant allait venir comme quand on tombe amoureux, comme ça sans prévenir, mais cela ne s'est jamais produit...".

Ces témoignages ne sont pas anecdotiques puisque l'INED, l'Institut national d'études démographiques, évalue à 5% de la population la proportion d'hommes et de femmes ne voulant pas avoir d'enfants.

Certains l'envisagent dès leur plus jeune âge, tandis que d'autres affirment leur décision en vieillissant. La sociologue Anna Gotmann, auteur du livre Pas d'enfant, la volonté de ne pas engendrer (éditions de la Fondation Maison des sciences de l'homme), estime que cette volonté a toujours existé dans une tribune du Monde en date du 24 février 2018. Mais un mouvement rassemblant ceux qui ne veulent pas procréer est très récent et remonte à la fin du XXe siècle. Les Américains, friands de qualificatifs chocs, les ont baptisés childfree, libres d'enfant mais aussi de nuits sans sommeil, de rendez-vous chez le pédiatre ou l'orthodontiste, de contraintes diverses et variées.

Ce terme est perçu par ses militants comme nettement plus positif que les childless (ou sans enfant). S'il est mentionné dans cet article français, c'est parce qu'il illustre davantage à quel point ce choix de vie est vécu comme épanouissant par ceux qui le revendiquent. Un choix qui questionne la société et qui reste toujours empreint de suspicion, de jugement moral, d'incompréhension…

Choix personnel ou choix de couple

Hélène a initié sa réflexion à la suite du décès brutal de son père. Elle est tombée enceinte accidentellement et a subi une IVG puisque la grossesse ne tombait pas au bon moment. S'en est suivie une discussion avec l'obstétricienne sur la contraception qui a servi de déclic : "J'ai réalisé que je voyais bien ma vie sans enfant, se souvient Hélène. J'ai accepté le fait que ce n'était pas grave, que ce n'était pas un mal et surtout que je pouvais m'épanouir autrement en tant qu'individu, remettre en cause mon statut de femme".

Les sources du désir d'enfant et du non désir

Ce désir tout comme le non désir conservent l'un comme l'autre leur part de mystère. Si la notion de pulsion hormonale intervient dans le premier, les deux partagent probablement une origine multifactorielle, prenant sa source dans l'histoire personnelle et familiale, les normes sociétales plus ou moins intégrées et pour certains dans la bonne rencontre au bon moment… L'âge joue également un rôle si l'on en croit les chiffres de l'infécondité volontaire puisque la "norme procréative" est un peu plus marquée chez les plus jeunes, qui ont tendance à être plus sensibles aux normes.

© astrosystem - Fotolia.com

À 35 ans, Cystine ne s'imagine pas non plus enceinte et n'a pas envie de "couver pendant neuf mois" compte tenu des effets négatifs d'une grossesse. "De plus, tante de trois neveux et après des années d'animation périscolaire, je confirme n'avoir aucune patience, pédagogie ni fibre maternelle...", ajoute-t-elle.

Un travail de Magali Mazuy sur l'infécondité volontaire[1] et fondé sur les chiffres de l'INED, offrait quelques précisions : 6,2% des hommes et 4,5% des femmes estimaient ne pas en désirer. Plusieurs raisons étaient invoquées par les auteures pour expliquer l'absence de désir d'enfant : une auto-exclusion du fait du célibat, un refus de s'engager dans une vie de couple, d'avoir une famille ou encore une volonté de ne pas répondre aux schémas classiques. "On a toujours droit au commentaire «mais tu n'aimes pas les enfants», témoigne Emmanuel, résigné. Mais si, j'aime les enfants, ceux de mes amis ou mon neveu, et je n'ai pas de problème de contact bien au contraire ! ".

Quant aux couples, ils étaient 3,4% à ne pas désirer de progéniture ; avoir un enfant ensemble est considéré comme un processus de continuité du couple stable ; c'est la norme attendue et la plus fréquente. Mais le plus souvent, les deux partenaires d'un couple qui ne veut pas d'enfant, sont consensuels dans le non désir d'enfant ; on imagine facilement qu'une divergence sur le projet parental, dans un sens ou l'autre, aboutit à une séparation.

Un partenaire compréhensif… ou pas

"Il m'est très difficile de faire entendre ma volonté de ne pas avoir d'enfant, surtout auprès de ma famille et même de mon compagnon, déplore Justine. Au début de notre relation, je l'ai mis au courant lui précisant qu'à partir de ce jour, s'il restait c'est qu'il acceptait ce fait. Il est resté mais je sais qu'il finira par remettre ce sujet sur le tapis et peut-être même par s'en servir comme motif de rupture". Emmanuel estime aussi que sa volonté aurait été problématique à terme, lorsqu'il était en couple.

Mais aussi bien pour Virginie que pour Cystine et Hélène, les hommes qui partagent leur vie partagent également leur point de vue sur les enfants. "Mon compagnon est assez d'accord sur le sujet car il nous arrive d'en parler, confirme Cystine. De la même façon que l'on choisit de ne pas vivre ensemble avec mon compagnon, on choisit de prendre soin de nous et nous préserver...". Le compagnon d'Hélène, plus âgé qu'elle, est dans le même état d'esprit. "On arrivait à une période de nos vies où avoir des enfants n'était pas le programme et on conçoit une vie heureuse sans avoir d'enfants, reprend Hélène. Nous nous épanouissons dans le théâtre, il a une société qu'il fait évoluer. Il passe du temps avec sa nièce et s'épanouit dans ce rôle". "On prend également soin de nos deux petits chats", ajoute la jeune femme en plaisantant.

Comme le montrait le travail cité précédemment de Magali Mazuy, il est fort probable que si le couple dure, c'est parce qu'il partage la même vision à ce sujet.

Entre désir de liberté et refus de transmission

Toujours est-il que face à la pression de la société, aux multiples questions des proches ou aux regards embarrassés, la plupart des personnes concernées se sentent obligées de justifier leur choix et de lui trouver une raison logique. Ils ont davantage réfléchi à la question que la plupart de ceux qui fondent une famille, et leur réflexion complète les raisons théoriques invoquées dans le travail de Magali Mazuy. "Les enfants, je les côtoie tous les jours, avant dans mon métier d'enseignante et depuis quatre ans, comme animatrice dans un centre social et culturel, reprend Virginie. Peut-être que si l'envie ne m'est jamais venue, c'est parce que j'avais ma dose quotidienne de contact avec les enfants et que je n'avais pas besoin de plus. Peut-être que le modèle de mes parents avec une mère disponible à la maison pour ses enfants n'étant pas mon mode de vie, je ne me voyais pas infliger à un enfant la course du quotidien. Ou peut-être tout simplement que l'envie n'est jamais venue…".

Crédit photo : Marek - Fotolia.com

Certains avancent aussi qu'une famille est chronophage et coûteuse ; ils optent pour davantage de légèreté et ils préfèrent profiter de la vie sans enfants, en sortant et voyageant comme bon leur semble. Ce que confirme Hélène : "Je tiens à ma liberté de femme de pouvoir partir en week-end à l'improviste, de pouvoir rester tard au travail… Certains disent que c'est égoïste mais choisir de faire des enfants aussi, puisque ce sont eux qui choisissent à la place des enfants !"

Pour d'autres, c'est au contraire le sens des responsabilités et le monde actuel qui ne parviennent pas à susciter l'envie d'une progéniture. "C'est une responsabilité immense que je n'assume pas et ce n'est pas quelque chose qui se prend à la légère, analyse Emmanuel. De plus, je suis quelqu'un de plutôt pessimiste sur l'évolution du monde et je n'ai pas envie de faire subir ce monde que je n'aime pas à mes enfants. Finalement, c'est peut-être parce que je les aime que je n'en veux pas… Je n'ai pas envie de ce monde pour eux".

Cette réflexion est partagée par Cystine : "Le contexte social, professionnel, et politique, la mondialisation, le réchauffement climatique sont d'autant plus de critères dissuasifs. Par ailleurs, mes histoires personnelle et familiales, ainsi que la société, ne me donnent pas envie de transmettre quoi que ce soit à un nouveau-né…". En effet, à la recherche d'un emploi qu'elle peine à trouver, elle estime qu'il n'y a aucun bel avenir pour un enfant et s'avoue très inquiète pour ses neveux et nièces.

Une injonction à la justification

Devant une telle volonté, la majorité des interlocuteurs prennent position, évoquant un égoïsme exacerbé, se perdant en conjectures sur une infécondité potentielle ou sur une future rencontre qui changera la donne, ou en restant figés dans leur incompréhension. "On est dans une société très normée, où nous sommes faits pour nous reproduire et dès l'instant où l'on déroge à la règle, on dérange…, évalue Emmanuel. Il y a toujours une pression de l'entourage, la norme est forcément de vivre en couple et d'avoir un voire deux enfants. Cela choque énormément, cela fait anormal dès que l'on sort de la norme". En aucun cas, le non désir d'enfant ne peut être une volonté assumée, voire épanouie ; il cache forcément soit une impossibilité physique, soit un égoïsme exacerbé...

À 23 ans, Justine est sûre d'elle et elle ne veut pas d'enfant. "Comme beaucoup de femmes, j'ai eu le droit aux réflexions : Mais tu es jeune ou pourtant être femme, c'est ce qu'il y a de plus beau, ou encore tu crois que finir en vieille fille aigrie, c'est une vie ?" Rien n'y fait, elle ne se voit absolument pas mère, malgré le nombre conséquent de réflexions. Elle estime que ces remarques négatives viennent toujours de personnes avec plusieurs enfants, qui en ont toujours voulu ou qui ont grandi dans des familles "parfaites", ce qui n'a pas été son cas.

Toutefois, Hélène et son ami ont bénéficié de réactions beaucoup plus compréhensives et s'estiment chanceux : "Ma maman était déçue mais elle a accepté mon choix et elle ne m'a pas forcé la main, relate-t-elle. Ma belle-famille était également déçue et on l'a expliqué à nos amis et tous, ils ont compris que ce choix était mûrement réfléchi et ça a été accepté…". Une explication rationnelle et argumentée facilite vraisemblablement l'acceptation des proches.

La société plus indulgente avec les hommes ?

"Les hommes qui ne souhaitent pas d'enfants passent presque inaperçus dans notre société, relance Justine. Mais une femme ne souhaitant pas procréer est presque un monstre que l'on doit à tout prix pousser à la culpabilité !" La femme existe par son statut de mère depuis des millénaires… Ce statut a contribué à la construction identitaire des femmes ; il donnait et donne encore un sens à leur vie. En tout cas à la plupart d'entre elles mais pas toutes puisque certaines se rebellent contre cette convention et revendiquent leur liberté à ne pas vouloir d'enfant, tout en étant heureuses dans leur vie.

Du côté masculin, une telle décision passe davantage inaperçue et elle reste moins stigmatisée, le schéma traditionnel sociétal privilégiant davantage la vie professionnelle au statut de père. Un fait que reconnaît volontiers Emmanuel même s'il le nuance : "Une femme qui ne veut pas d'enfants, soit on n'y croit pas, soit elle est mal vue parce qu'on est dans le vieux schéma traditionnel où la maternité est la raison d'être de la femme... Les hommes sont mieux jugés que les femmes, même s'il y a un côté suspect, égoïste, instable".

La société a bien du mal à sortir des schémas conventionnels. Il paraît surprenant que l'on ne questionne jamais la volonté d'avoir des enfants alors que le choix inverse est toujours jugé avec suspicion ou sévérité. Davantage de tolérance et d'acceptation de la différence faciliteraient la vie de tout le monde, avec ou sans enfants…

[1] L’infécondité volontaire : définitions et mesure Magali MAZUY Institut national d’études démographiques Charlotte DEBEST Institut national d’études démographiques. Actes du XVe colloque national de démographie. 2010

Par le Dr Charlotte Tourmente Twitter journaliste à la rédaction d'Allodocteurs.fr

Sponsorisé par Ligatus