L'étonnant rat-taupe nu révèle quelques-uns de ses secrets

Je vis jusqu'à 30 ans dans des galeries obscures très pauvres en oxygène. Je suis par ailleurs insensible à la douleur et aucun scientifique n'a jamais pu observer de cancer chez mes congénères... Pas étonnant qu'autant d'études me soient consacrées ! Ces derniers mois, plusieurs équipes de recherches ont réussi à divulguer quelques uns de mes secrets... Mais ce n'est pas parce que je n'ai pas de poils que je vais me dévoiler si facilement !

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L'étonnant rat-taupe nu révèle quelques-uns de ses secrets
Le rat taupe (presque) interviewé par Allodocteurs.fr.... (CC BY-SA R.Klementschitz)

Ah, si les humains parlaient la langue des rats-taupes nus ! Nous les aiderions à nous comprendre ! Bien que notre espèce (originaire de la corne de l'Afrique) ait été décrite par Wilhelm Rüppel dès 1848, cela ne fait qu'une trentaine d'années qu'ils s'intéressent réellement à nous.

Peut-être ont-ils dû dépasser leurs critères de jugement esthétique habituels ? En tous cas, les chercheurs conviennent désormais que nous sommes de véritables merveilles de la nature.

Les humains savent de longue date que nous pouvons survivre dans un air présentant seulement 3% d’oxygène. Etonnant, n'est-ce pas ? Mais cela n'est rien : dans le courant des années 2000, des chercheurs ont découvert que nous étions totalement insensibles à la douleur. Aucun choc, aucune brûlure, n'entraînent chez nous la moindre réaction.

Notre organisme ne produirait pas de "substance P", un neurotransmetteur indispensable à la communication des signaux de la douleur. Certains scientifiques supposent que la forte concentration de CO2 dans nos galeries souterraines étant toxique pour notre peau, les seuls de nos ancêtres rats qui ont pu survivre sont ceux qui présentaient une insensibilité à la douleur.

Pas de cancer chez mes congénères

Toutes ces "découvertes" sont néanmoins déjà anciennes, à l'échelle d'une vie de rat-taupe nu. Comme je l'ai déjà dit, aucun cancer n'a jamais été découvert chez un membre de notre espèce (1). Des chercheurs de toutes les nations se sont penchés sur ce mystère... mais ce sont des chercheurs de l'Université Rochester de New-York qui ont peut-être trouvé l'explication. Selon leurs travaux, publiés en juin 2013, dans la prestigieuse revue Nature, cela aurait un rapport avec notre peau souple et épaisse. Ou plutôt : avec un composé chimique, l'acide hyaluronique, sécrété en grandes quantités par notre organisme, nous conférant cette protection bien confortable dans nos galeries étroites. Or, cet acide possède la propriété d'empêcher les divisions cellulaires.

En supprimant cette substance de l'organisme de rats-taupes nus élévés en laboratoire, les biologistes de l'Université Rochester ont finalement pu y observer l’apparition de tumeurs. Cela semble donc valider leur hypothèse.

Des protéines à faire pâlir d'envie les autres mammifères

2013 est décidément une très bonne année pour ces humains qui cherchent à lever le voile sur nos nombreux secrets. Des chercheurs issus de la même université new-yorkaise viennent tout juste de publier dans les PNAS une découverte qui, à n'en point douter, va laisser plus d'un humain pantois. Ces scientifiques ont en effet constaté que les protéines synthétisées par notre organisme sont quasiment sans défaut. Plus précisément : que la probabilité d'apparition d'une erreur dans la production de ces molécules est, pour nous, 40% inférieure à celles des autres mammifères !

Il semblerait que nos ribosomes (ces petites structures infra-cellulaires qui produisent toutes les protéines) soient uniques dans le règne animal... Des études ultérieures doivent confirmer ce fait. Mais selon les fouineurs de Rochester, "des protéines sans altération permettent au corps de fonctionner plus efficacement", en améliorant leurs interactions avec les différents récepteurs cellulaires. Cela suffit-il a expliquer pourquoi nous pouvons vivre près de trois décennies, tandis que les souris dépassent rarement les 4 ans ?

Les scientifiques humains n'ont pas fini de se casser la tête sur notre merveilleuse espèce. Du long de nos huit centimètres, nous avons de quoi les inspirer... Mais s'ils viennent un jour à prétendre presque tout savoir de nous, il leur restera à expliquer comment un rat-taupe nu a pu écrire un article complet pour le site Allodocteurs.fr !

(1) A noter qu’en août 2013, une équipe israélo-américaine a démontré que nous sommes totalement insensibles à toute une gamme de produits cancérogènes.

 

Sources :

  • Selective Inflammatory Pain Insensitivity in the African Naked Mole-Rat (Heterocephalus glaber) T. Park, G. Lewin et coll. PLoS Biol. 2008. doi:10.1371/journal.pbio.0060013
  • Spontaneous histologic lesions of the adult naked mole rat (Heterocephalus glaber): A retrospective survey of lesions in a zoo population. Delaney, M. A. et coll. Pathol. 2013 doi: 10.1177/0300985812471543
  • High-molecular-mass hyaluronan mediates the cancer resistance of the naked mole rat, X.Tian, J.Azpurua, C.Hine et coll. Nature 2013 doi:10.1038/nature12234
  • Naked mole-rat has increased translational fidelity compared with the mouse, as well as a unique 28S ribosomal RNA cleavage J.Azpuruaa, Z.Kea et coll. PNAS 2013 doi:10.1073/pnas.1313473110

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