Catastrophe de Bhopal : trente ans après, le bilan continue de s'alourdir

Le 3 décembre 1984, à Bhopal, en Inde, survenait la plus grosse catastrophe industrielle de l'Histoire. Quarante tonnes de pesticides s'échappaient d'une usine, provoquant la mort de plusieurs milliers de personnes. Et trente ans plus tard, l'usine nuit toujours à la santé des habitants. Les explications avec Magali Cotard.

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Image : CC BY-SA 2.0 Luca Frediani - Vidéo : Catastrophe de Bhopal : trente ans après, où en est-on ?

En 1978, le géant de l'industrie chimique américain, la société Union Carbide, décide d'installer une usine de fabrication de pesticides en plein coeur de l'Inde, dans la ville très pauvre de Bhopal. À l'époque, il s'agissait d'une excellente nouvelle. Comme l'Inde développait une agriculture intensive, les pesticides étaient un atout. La présence d'une usine de cette envergure garantissait beaucoup d'emplois. L'usine va alors embaucher jusqu'à 800 personnes et avec elle, c'est toute l'économie de la ville qui se développe. La ville va attirer des dizaines de milliers de personnes, qui s'installent avec leurs familles tout près de l'usine, dans des sortes de bidonvilles ouvriers, qui fleurissent un peu partout.

Une catastrophe prévisible ?

L'économie tourne tellement bien, que personne ne veut voir les alertes pourtant nombreuses qui vont précéder la catastrophe. Dès 1982, quatre ans après l'ouverture, l'usine était déjà déficitaire. Il a même été question de la fermer, mais les dirigeants ont préféré réduire les coûts en remplaçant par exemple le personnel qualifié par un personnel un peu moins cher. Ce qui a déjà conduit à la survenue de fuites de gaz. Quelques mois avant la catastrophe, un ouvrier est même décédé à cause de manquements à la sécurité. Mais le PDG de l'époque, Warren Anderson, a choisi malgré tout de maintenir le site ouvert, ce qui arrangeait tout le monde.

Un film passionnant sur le sujet, et très bien documenté sortira bientôt en Inde, le 5 décembre 2014, pour l'anniversaire de la catastrophe. Il s'intéresse justement à la responsabilité de Union Carbide.

Les circonstances du drame

Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, le rêve américain tourne au cauchemar. Cette nuit là, la pression augmente très rapidement à l'intérieur d'un réservoir, qui contient un gaz très toxique, l'isocyanate de méthyle. Les ouvriers vont procéder aux manoeuvres habituelles sauf que rien ne marche, puisqu'une grande quantité d'eau s'est déversée par accident dans le réservoir pendant plus de trois heures sans qu'aucun système de sécurité ne se soit mis en route.

Et vers 1h du matin, la pression est si forte que la valve de sécurité explose, laissant s'échapper 40 tonnes d'isocyanate de méthyle, ce qui est énorme. Il faut imaginer un nuage de gaz invisible mortel de 25 kilomètres carrés qui s'abat sur les bidonvilles autour de l'usine. Les gens sont réveillés par une alarme, mais cette alarme se déclenche tellement souvent que personne n'y prête attention.

Un bilan extrêmement lourd...

Ce sont les premiers symptômes qui vont alerter la population. Le gaz s'attaque d'abord aux yeux, il provoque des picotements de plus en plus intenses, et certaines personnes deviennent aveugles très rapidement. Puis le gaz s'attaque aux poumons, les personnes se mettent à tousser, à suffoquer. À ce moment là, la population comprend qu'il s'est passé quelque chose de grave à l'usine et c'est la panique. Tout le monde se met à courir et tente de rejoindre l'hôpital. Mais plus les personnes courent, plus le gaz fait des dégâts. Les survivants décrivent des scènes d'apocalypse. Les gens tombent, meurent sur place en quelques minutes.

Pour ceux qui ont la chance d'arriver à l'hôpital, cela ne change pas grand-chose puisque les médecins sont totalement impuissants. Les traitements habituels ne fonctionnent pas. Ils ne disposent d'aucun antidote. Les équipes soignantes ne peuvent qu'assister à l'agonie des personnes qui se présentent devant elles, qui sont souvent les plus fragiles, des enfants, et ne peuvent que compter les morts. Au petit matin, 3.800 corps jonchent les rues de la ville. 3.800 morts en une seule nuit. En trois jours, au total, plus de 10.000 personnes vont mourir. Et la plupart des personnes qui ont respiré ce gaz sont devenues invalides à vie. On estime que 200.000 à 500.000 personnes sont restées invalides.

Et la tragédie ne s'arrête pas là, puisque les enfants et petits-enfants des victimes de Bhopal sont eux aussi touchés des années plus tard. En plus des lésions immédiates aux poumons ou aux yeux, l'isocyanathe de méthyle a aussi entraîné des mutations génétiques qui conduisent à des problèmes d'infertilité, de malformations à la naissance. À Bhopal, les malformations sont sept fois plus nombreuses que dans le reste du pays et la mortalité infantile a augmenté de 300% depuis l'accident.

Ces chiffres ne sont pas uniquement dus à l'accident de 1984, ils sont aussi liés à la pollution toujours très forte sur le site de l'usine, puisque tout est resté en l'état, personne n'a dépollué, et on retrouve dans les sols - et donc dans l'eau qui est bue par la population - des substances extrêmement toxiques comme du mercure ou du plomb, a des niveaux hallucinants. Une étude de Greenpeace avait montré en 1999 des taux de mercure jusqu'à six millions de fois supérieurs aux normes. Cette eau est bue par 25.000 personnes. L'usine tue toujours trente personnes chaque mois.

...mais des sanctions légères

En 1989, cinq ans après l'accident, Union Carbide a consenti à accepter la responsabilité morale de la catastrophe et à verser 470 millions de dollars de dommages et intérêts au gouvernement indien, une somme tellement dérisoire que le jour même, l'action du groupe est remontée de 7%. Une action en justice a également été menée contre les anciens responsables de l'entreprise. En 2010, sept cadres ont été reconnus coupables de négligence ayant entraîné la mort mais ils ont été libérés le jour même sous caution. Il y a donc eu un grand sentiment d'injustice du côté des victimes, sachant que celui qu'elles attendaient, le PDG, Warren Anderson, poursuivi pour avoir ignoré trente problèmes de sécurité majeurs avant la catastrophe a toujours refusé de se présenter à la justice. Et les Etats-Unis ont toujours refusé de l'extrader.

Warren Anderson ne sera d'ailleurs jamais inquiété puisqu'il est décédé en septembre 2014, à 92 ans, dans sa maison de retraite de Floride. Aujourd'hui, le seul espoir qu'il reste aux victimes, c'est une procédure lancée par le gouvernement indien contre la société qui a racheté Union Carbide, la multinationale Dow Chemicals pour qu'elle accepte enfin de dépolluer l'usine, et qu'elle indemnise plus de victimes que par le passé. Mais le combat est loin d'être gagné...

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