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Un anticancéreux annoncé comme efficace contre la maladie de Parkinson

L'annonce a fait sensation, en début de week-end, à la conférence annuelle de la Société américaine de neurosciences à Chicago : le nilotinib (Tasigna®), médicament contre la leucémie, aurait provoqué un recul très net des symptômes chez des patients atteints de deux démences - la maladie de Parkinson et par la maladie à corps de Lewy - au cours d’un petit essai clinique. Si quelques données de l’expérience ont été dévoilées, leur détail n’a pas encore fait l’objet d’une publication scientifique ; et il faudra attendre que les travaux soient répliqués, et le rapport bénéfice/risque clairement établi, avant de sabrer le champagne… ou de ranger la bouteille à la cave.

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Vidéo : entretien avec Erwan Bézard. Illustration : modélisation d'une molécule de nilotinib (en rouge) entrant en interaction avec la protéine ABL1 (voir encadré ''Quels mécanismes pourraient éventuellement être en jeu ?'') - Crédits : cc-by-sa SocratesJ

Les conférences scientifiques sont l’occasion de coups d’éclats médiatiques pour de grands laboratoires, qui volent la vedette à leurs concurrents en dévoilant les résultats les plus prometteurs de quelques recherches en cours. Il faut souvent attendre plusieurs mois après ces grandes messes professionnelles pour que les données scientifiques, publiées, puissent être scrutées par d’autres chercheurs… et faire l’objet de nouvelles annonces tonitruantes dans la presse grand public, sans même attendre que les expériences ne soient reproduites et – éventuellement – confirmées.

Quels mécanismes pourraient éventuellement être en jeu ?

Plusieurs maladies neuro-dégénératives, au nombre desquelles la maladie de Parkinson, se caractérisent par l'agrégation de protéines mal repliées dans les neurones de zones spécifiques du cerveau. L’idée a émergé dans les années 2000 de favoriser l’autolyse (ou autophagie) des cellules, afin de les amener à relâcher ces protéines.

L’une des cibles potentielles des chercheurs est une protéine, ABL1, qui joue un rôle important dans l’équilibre de la cellule, tant au niveau du noyau que de son cytoplasme. Les données présentées à Chicago semblent montrer que le nilotinib inhibe l’action d’ABL1, et entraîne bel et bien l’autolyse de cellules contenant l’alpha-synucléine qui s’y agrège dans le cas de Parkinson et de la maladie à corps de Lewy. Plus de 60% de l’alpha-synucléine détectable dans le plasma aurait ainsi été éliminée chez certains patients. Toutefois, le taux de cette alpha-synucléine ne semblerait pas varier dans le liquide cérébrospinal des malades (où le taux d’un sous-type de protéine Tau aurait, en revanche, vu son taux diminuer).

Le nilotinib entraînerait aussi un accroissement de la production de dopamine (qui joue un rôle de modulateur fin des fonctions motrices et psychiques), et de plusieurs marqueurs de l’immunité et de la neuro-restauration.

Selon le Dr Pagan, l’arrêt du nilotinib aurait "entrainé un [nouveau] déclin cognitif et des capacités motrices et, ce, malgré la reprise des thérapies conventionnelles contre Parkinson".

Le tempo de la recherche scientifique n’est pas celui des médias, ni celui des attentes du public. Avec le risque de nourrir des espoirs qui pourraient, un jour, être déçus.

Difficile, pourtant, de passer à côté de l’annonce réalisée ce week-end à la conférence de la Société américaine de neurosciences à Chicago. Elle porte sur une étude clinique initialement menée sur un peu plus d’une quinzaine de patients, évaluant l’effet de la molécule nilotinib (commercialisée sous le nom de Tasigna® et propriété des laboratoires Novartis) chez des patients atteints de maladies neuro-dégénératives.

Des effets spectaculaires...

Selon le résumé de la présentation mis à disposition par les chercheurs, un traitement à base de doses quotidiennes de nilotinib[1] aurait amélioré les scores de cognition, les capacités motrices et non-motrices chez les patients tolérants au traitement. "Plus de la moitié des patients ont été exclus du fait de complications cardiaques", précise le résumé, soulignant qu’après deux mois de traitements, seuls huit patients étaient toujours suivis.

Selon le neurologue qui a présenté l’étude, le docteur Fernando Pagan, l’un des malades, immobilisé dans un fauteuil, "a pu remarcher", et trois patients dans l’incapacité de s’exprimer seraient parvenus à "tenir des conservations normales".

Dans un communiqué, l’Agence France Presse (AFP) rapporte les déclarations du chercheur lors du congrès : "A ma connaissance, c'est la première fois qu'une thérapie semble inverser à un degré plus ou moins grand selon l'avancement de la maladie, le déclin cognitif et les capacités motrices des patients souffrant de ces troubles neuro-dégénératifs."

...mais le rôle propre du nilotinib reste à démontrer

Mais le Dr Pagan se veut très prudent. Celui-ci souligne qu’il n'y avait pas de groupe "contrôle", traité avec placebo ou avec d’autres traitements, ce qui aurait permis de mieux circonscrire les bénéfices propres du nilotinib. Le neurologue rappelle qu’il demeure "essentiel d'effectuer une étude clinique plus étendue avant de déterminer le véritable impact de ce médicament".

Interrogé par les journalistes du Magazine de la santé, Erwan Bézard, chercheur à la tête de l’Institut des maladies neuro-dégénératives (présent à la conférence de Chicago) ne cache pas sa méfiance à l'égard de cette annonce. Les précautions prises par le docteur Pagan seraient tout sauf anodines puisque, rappelle-t-il, le rôle des effets psychologiques dans les traitements de la maladie de Parkinson sont très importants. Pour cette raison, le fait que l’étude n’ait pas été menée "contre placebo" et en "double-aveugle" (les patients et les médecins ignorant s’ils donnent ou non la vraie molécule) réduit très fortement la portée de cette recherche.

Surtout, précise-t-il, "il s'agit d'une étude dite de phase 1, dans laquelle on teste principalement voire exclusivement – l'innocuité d'un traitement". Menée sur un faible nombre de patients et sur une courte durée, son objet est exclusivement d'écarter le risque d'effets négatifs sur la santé des patients. "Et ceci, afin de pouvoir faire des études de phase 2 et de phase 3 qui, là, effectivement, regarderont les effets bénéfiques (ou pas) sur les symptômes parkinsoniens présentés sur les patients", poursuit le chercheur. "On ne peut pas tirer de conclusions sur l'effet thérapeutique d'une molécule dans un essai de phase 1. [...] Non seulement l’étude n’est pas dessinée pour répondre à la question [de l'efficacité], mais en plus, elle est entachée d'un nombre d'erreurs [méthodologiques] absolument incroyable."


[1] Doses de 150 mg à 300 mg, à comparer avec les doses quatre à cinq fois supérieures en jeu pour le traitement de la leucémie.