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Alzheimer : la malédiction colombienne

En Colombie, les "Paisas" sont victimes d'une forme de démence très précoce qui se transmet de génération en génération depuis plus de trois siècles. Une malédiction qui pourrait aider les chercheurs à mettre au point un traitement contre la maladie d'Alzheimer. Les explications avec Magali Cotard.

Rédigé le , mis à jour le

Alzheimer : la malédiction colombienne

Dans cette région de Colombie, un médicament contre la maladie d'Alzheimer est actuellement testé sur 300 personnes pour un essai clinique unique au monde. Cela se passe au nord-ouest de la Colombie, à l'hôpital de Medellin, et ce n'est pas un hasard. Dans cette région, à une centaine de kilomètres au nord, autour de la ville de Yarumal, se trouve la population Paisa qui a la particularité de concentrer un nombre extrêmement important de malades d'Alzheimer. À la naissance, dans cette communauté, les personnes ont une chance sur deux de développer la maladie. Cet essai représente donc d'abord un espoir de voir peut-être un jour cette malédiction s'arrêter localement mais pourrait bien aussi être utile aux 35 millions de malades d'Alzheimer dans le monde.

La malédiction de Yarumal

Cette population a vécu pendant trois siècles cette maladie comme une sorte de fatalité. On pensait qu'il s'agissait juste d'un mauvais sort. Mais tout a changé il y a 30 ans, grâce à un neurologue de l'hôpital de Medellin, le Dr Francisco Lopera. Il reçoit alors un homme de 47 ans qui a perdu la mémoire depuis au moins trois ou quatre ans, et surtout, il se rend compte en interrogeant les proches du patient que son père et son grand-père ont connu exactement le même sort au même âge. Plus étonnant encore, ce trouble leur paraît complètement normal, puisque depuis toujours, chez les "Paisas ", plusieurs membres d'une même famille sont atteints de ce qu'ils appellent la "Bobera". Une sorte de folie, selon eux, de mauvais sort qui serait jeté par un sorcier.

Ce trouble commence vers l'âge de 35 ans par des petits oublis, puis cela se transforme en démence et en sénilité. Au bout d'une dizaine d'années, les gens en meurent. Il n'est donc pas rare de voir cohabiter sous le même toit, plusieurs parents atteints. Cette situation a intrigué le neurologue qui a voulu en savoir plus. Pendant plusieurs mois, il a arpenté la région dès qu'il en a eu l'occasion, ce qui n'était pas toujours simple, puisque tout se passe en plein milieu de la guerre des cartels colombiens. Le cartel de Medellin était à cette époque le plus grand réseau de trafic de drogue au monde. Le Dr Francisco Lopera a tout de même mené son enquête, interrogé les villageois, et a pu dresser une sorte d'arbre généalogique qui lui a permis de vérifier qu'effectivement, toutes les familles issues de la communauté Paisa étaient victimes d'une forme de maladie d'Alzheimer précoce. Il a réussi à identifier 25 familles élargies issues de cette communauté pour un total de 5.000 personnes.

Une transmission génétique

Francisco Lopera en a donc déduit que la transmission était familiale, héréditaire, et donc génétique. La communauté Paisa descend d'immigrés espagnols, qui se sont très peu mélangés au reste de la population. On se marie entre Paisas. De ce fait, les gènes, les bons comme les mauvais se concentrent. Pour en savoir plus, le neurologue a réussi à convaincre cette population de se soumettre à des tests. Il a multiplié les analyses de sang, les scanners, et a même réussi à collecter un nombre impressionnant de cerveaux de malades légués à la médecine. Et le Dr Francisco Lopera a fini par identifier la cause de cette malédiction.

Il s'agit en fait d'une mutation génétique qui se trouve sur le gène 14. Et ceux qui naissent avec cette mutation génétique sont certains de développer la maladie d'Alzheimer. C'est un destin absolument tragique, mais cette population représente une richesse extraordinaire pour la recherche sur la maladie d'Alzheimer.

Un espoir pour 35 millions de malades

Les formes d'Alzheimer d'origine génétique sont extrêmement rares (moins de 1% des malades). Toutefois, même si les formes génétiques héréditaires, comme celles des Paisas sont très rares, une fois que les symptômes se développent, le processus est similaire à ce qui se passe pour les autres formes d'Alzheimer. On sait que les plaques d'une protéine (la bêta-amyloïde) vont s'attaquer aux neurones et donc détruire le cerveau des malades. Les laboratoires pharmaceutiques suivent donc cette piste et cherchent des médicaments conçus pour détruire cette protéine. Mais pour l'instant, ça ne marche pas. Les chercheurs pensent que le médicament est donné trop tard, quand les symptômes sont déjà présents.

L'hypothèse actuelle est de se dire que cela pourrait fonctionner si le médicament est donné plusieurs années avant l'apparition des symptômes. Mais personne n'ira faire un essai clinique chez des patients sains qui ne développeront probablement jamais la maladie. Les Paisas représentent donc une chance inouïe. On sait qui est porteur du gène et à quel âge la maladie va se développer. On peut donc donner ce médicament bien en amont et voir s'il est efficace. C'est ce qui est fait depuis quelques mois maintenant pour cet essai clinique. Le médicament testé s'appelle le crenezumab. Il sera donné à 300 volontaires porteurs du gène défaillant en double aveugle contre placebo, et les premiers résultats sont attendus pour 2020.

Si ce traitement est efficace, il s'agira d'une excellente nouvelle pour les Paisas, mais pas seulement. Selon le Pr Bruno Dubois, neurologue, chercheur, et directeur de l'Institut de la mémoire et de la maladie d'Alzheimer, cette étude est extrêmement importante. Il ne s'agit pas de donner de faux espoirs aux malades et à leurs familles pour demain. Quoi qu'il arrive, il faudra plusieurs années pour en savoir plus et il ne s'agira pas d'un médicament miracle. Mais on pourra enfin savoir si on est sur la bonne piste. Donc si l'étude est négative, on repart à zéro, et c'est une très mauvaise nouvelle. Mais si l'essai fonctionne, cela sera très prometteur pour toutes les formes d'Alzheimer, même les formes qui ne sont pas génétiques.

On ne donnera évidemment pas ce médicament à tout le monde à partir de 40 ans, mais la recherche a fait beaucoup de progrès. On est capable, grâce à une simple prise de sang chez un individu sain, de prédire les risques d'apparition de la maladie d'Alzheimer jusqu'à 15 ans avant l'apparition des premiers symptômes. Dans ce cas, il ne s'agit que d'une piste, mais on pourrait pourquoi pas imaginer des tests de dépistage et la possibilité de prendre un médicament pour empêcher l'apparition des symptômes.

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