la langoustine est un prédateur naturel de l'escargot qui sert d'hôte à la bilharziose
la langoustine est un prédateur naturel de l'escargot qui sert d'hôte à la bilharziose © Hans Hillewaert

Des langoustines pour lutter contre la bilharziose

Un projet de recherche menée conjointement par la France, le Sénégal et les Etats-Unis expérimente la réintroduction de langoustines dans les fleuves africains afin de lutter contre la bilharziose, une maladie parasitaire mortelle.

La rédaction d'AlloDocteurs
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Rédigé le , mis à jour le

Vous les appréciez dans votre assiette, les chercheurs les préfèrent encore davantage dans l’eau douce en héros de la lutte biologique. Au Sénégal et bientôt dans toute l’Afrique de l’Ouest, les langoustines pourraient contribuer à sauver des milliers de vies en régulant la propagation de la bilharziose.

Egalement appelée schistosomiase, cette maladie est la parasitose la plus répandue dans le monde après le paludisme. Responsable de 300 000 morts chaque année dans les pays en voie de développement, elle est causée par un petit ver, le schistosome, qui se multiplie dans des escargots d’eau douce avant d’être libéré dans l’eau. Il contamine alors les populations au contact de l’eau des rivières, lacs et marigots qui sont souvent leurs seules ressources en eau locale. Les jeunes larves traversent la peau pour contaminer les vaisseaux sanguins : un contact court, même inférieure à une dizaine de minutes, est suffisant pour que ces larves microscopiques traversent la peau. Une fois dans le sang, les schistosomes provoquent une réaction inflammatoire chronique dans les tissus qui, à terme, peut aboutir à une fibrose du foie et de la rate ou à des lésions graves du système uro-génital.

Crustacés et lutte biologique

Si un traitement médicamenteux existe, un rapport de l’OMS émis en 2010 estimait que seul 10% des populations avaient accès à ce traitement. « Il s’agit de l’antiparasitaire oral Praziquantel, simple à administrer, peu couteux et bien toléré », précise Gille Riveau, chercheur à l’institut Pasteur de Lille. « Malheureusement, les campagnes gratuites de traitement actuellement menées en Afrique de l’Ouest ne concernent  que les enfants et les adultes n’ont pas toujours les moyens de se soigner » regrette le chercheur. De plus ce traitement n’agit pas sur les larves jeunes, au moment où elles pénètrent l’organisme humain, mais seulement sur les vers adultes qui ont muri au sein de leur hôte. Les populations qui sont au contact de l’eau tous les jours se réinfectent donc en permanence.

Quand on ne parvient pas à venir à bout de la bilharziose avec seulement des médicaments en raison de réinfections trop rapides, les langoustines pourraient offrir une stratégie complémentaire pour contrôler la maladie », explique le Dr Riveau pour qui la lutte contre cette maladie parasitaire doit être globale et passer également par la lutte biologique.

Les barrages, obstacles de taille

En Afrique de l’Ouest, la solution est déjà dans l’eau et porte le doux nom de Macrobrachium vollenhovenii. Cette langoustine d’eau douce est un prédateur naturel des escargots porteurs de Bilharziose. Elle se délecte en effet de leurs coquilles dont le calcium lui sert pour construire sa propre carapace. Malheureusement, le crustacé est menacé par les constructions humaines qui perturbent son mode de reproduction. « A l’instar des saumons, la femelle langoustine ne pond qu’en eau saumâtre. Elle doit donc descendre le cours d’eau jusqu’à la mer que. Les jeunes le remonteront après la ponte. Les barrages ont donc porté un coup sérieux aux populations sauvages. Le long du fleuve Sénégal, on observe même une forte recrudescence de bilharziose depuis la construction des barrages sélectifs» déplore Gilles Riveau qui dirige au Sénégal le centre de recherche biomédical « Espoir pour la santé ». 

Financement de la fondation Gates

Suite à ce constat, le centre de recherche a donc initié la réintroduction de langoustines obtenues par aquaculture. La première phase d’expérimentation, dont les résultats ont été publiés dans les comptes rendus de l’Académie américaine des sciences (PNAS), montrent l’intérêt de cette démarche. Après dix-huit mois, les chercheurs ont constaté une réduction de 80% du nombre des escargots infectés par les parasites ainsi qu’une diminution de 50% des personnes contaminées par rapport à des zones n’ayant pas bénéficié de la réintroduction. « Ces crustacés peuvent offrir une synergie entre les efforts au niveau local dans les pays pauvres pour lutter contre cette maladie parasitaire et le développement d’une nouvelle activité économique basée sur l’aquaculture », précise le Dr Susanne Sokolow, chercheuse en infectiologie à l’université de Stanford et membre du projet.

Fort de cette première phase de projet, en partie financée par la fondation Bill et Melinda Gates, le projet devrait être étendu. « Dans les prochains mois, nous commencerons également à expérimenter l’aquaculture de la langoustine du fleuve à une échelle assez importante permettant d’envisager une véritable réintroduction de ce crustacé dans le fleuve Sénégal » explique Gille Reveau.

Echelles à langoustine

Afin de pérenniser les populations réintroduites, le centre de recherche espère également favoriser la reproduction des langoustines en encourageant l’implantation au niveau des barrages d’échelles à langoustine, inspirées des échelles à saumon : des bacs à eau que les crustacés sautent sans difficulté pour franchir l’obstacle.

Les langoustines pourraient alors reconquérir les bords du fleuves important leur protection le long des berges de pays voisins : la Mauritanie, le Mali ou encore la Guinée.