Quand la santé déserte la Crimée

L'Ukraine est en proie à une grave crise sanitaire. Près d'un an après le début du conflit en Crimée, la région est laissée à l'abandon. Pénurie de médicaments et de vaccins, interdiction des traitements de substitution à l'héroïne... L'OMS et l'ONU alertent sur les conséquences collatérales de la guerre russo-ukrainienne.

La rédaction d'AlloDocteurs
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"La survie de ces populations vulnérables est en danger lorsque le droit à la santé est jeté aux oubliettes", s'indigne l'OMS dans un communiqué. Alors que la guerre entre Ukrainiens et pro-séparatistes russes fait rage au sud de l'Ukraine, les Ukrainiens souffrent d'une crise sanitaire sans précédent. La fermeture des frontières a entrainé une pénurie de traitements, de matériel médical et de vaccins. Selon l'OMS, entre 30% et 70% du personnel de santé est mort ou a fuit la région.

"Le système de santé était déjà faible en Ukraine avant la crise, il est maintenant en train de s'effondrer totalement dans les zones de combats et là où de nombreuses personnes ont trouvé refuge", indique l'OMS. Après l'annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014, près de 700.000 personnes ont migré à l'intérieur du pays. Des femmes, des enfants ou des malades chroniques, qui se retrouvent du jour au lendemain sans traitements. Faute de ressources, le sida et la tuberculose progressent.

Les toxicomanes abandonnés

La Crimée applique désormais la loi russe, interdisant l'usage de traitements de substitution aux opiacés (voir encadré). Plus de 800 Ukrainiens traités se sont donc retrouvés subitement sans leurs médicaments. 10% d'entre eux sont décédés, par suicide ou overdose. Dépourvus de Subutex® ou de méthadone, la plupart des toxicomanes de la région ont recommencé à s'injecter de l'héroïne, entrainant une explosion des infections par le  VIH et le virus de l'hépatite C. Selon Michel Kazatchkine, auteur de ces observations, publiées dans le British Medical Journal, et envoyé de l'ONU en Crimée, 22% des usagers de drogues injectables ukrainiens sont porteurs du VIH et 90% de l'hépatite C. Des chiffres en constante hausse depuis le début de la crise.

Pourtant présents sur la liste des "médicaments essentiels" de l'OMS, les traitements de substitution sont bannis par les autorités russes. Selon eux, il n'y a aucune preuve que ces traitements soient efficaces pour lutter contre l'addiction aux opiacés... Une hérésie selon Michel Kazatchkine : "Je ne connais pas d'autres endroits dans le monde où la différence soit si grande entre les recommandations de l'OMS et ce qui est appliqué localement (…) et où une thérapie médicale génère autant de tensions politiques", précise-t-il. En Crimée, 21.000 personnes consomment de l'héroïne injectable, la voie principale des contaminations par le VIH.

Pénurie de vaccins, destruction des hôpitaux

Les frontières ayant été fermées, les vaccins viennent à manquer. L'OMS alerte sur la pénurie locale de vaccins contre la rougeole et la polio. Seule la moitié de la population est vaccinée correctement. Et ce chiffre baisse à 30% pour les enfants. Depuis septembre 2014, aucun enfant n'a pu être vacciné, faute d'approvisionnement.

Dans les zones de combats, les centres de santé sont rasés ou laissés à l'abandon. Selon l'OMS, une cinquantaine de ces centres de soins ont été totalement ou partiellement détruits depuis le début de la guerre, privant les populations de prises en charge. Quarante patients d'un établissement psychiatrique sont morts de faim et de froid...

Face à l'ampleur de la crise, l'OMS appelle à la mobilisation internationale. L'Organisation demande 23 millions de dollars, pour subvenir aux besoins des 5 millions de personnes sur place, dont 1,4 sont considérés comme "fortement vulnérables". 

Les traitements de substitutions

Conseillés par l'OMS, les traitements de substitution permettent de combler le manque lié à l'arrêt de drogue (héroïne ou dérivé opiacés) sans effets psychotropes. La buprémorphine (Subutex®) et la méthadone sont les deux principaux médicaments prescrits. Les doses sont adaptées et réduites progressivement pour que le malade atteigne un point de stabilité. En France, la substitution a été légalisée en 1995, pour endiguer notamment l'épidémie de VIH.