Nourrissons de Chambéry: les poches de nutrition incriminées

La mort de trois nouveaux-nés prématurés dans le même hôpital de Chambéry suscite le questionnement sur la qualité de la stérilité des poches d'alimentation. Le professeur Alain Astier, chef de service de pharmacologie de l'hôpital Henri Mondor nous éclaire sur l'utilité de ces poches et les éventuelles causes de ces décès.

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Nourrissons de Chambéry: les poches de nutrition incriminées

Le 6, 7 et 11 décembre 2013, trois nouveaux-nés prématurés de l'hôpital de Chambéry sont décédés. La poche de nutrition par laquelle ils étaient alimentés tous les trois, par voie parentérale (intraveineuse), a été mise en cause. La ministre de la Santé, Marisol Touraine, a immédiatement saisi l'Institut Pasteur pour démarrer une enquête sur les causes des décès et analyser le contenu de ces poches d'alimentation.

L'alimentation parentérale (c’est-à-dire par voie intraveineuse) est une technique de nutrition artificielle adaptée au cas du nourrisson prématuré.

Elle permet de fournir au bébé dont les réserves sont insuffisantes, des apports en eau et en énergie notamment sous forme de glucose (sucre), et de lipides. Ces derniers, au-delà de leur rôle énergétique, peuvent avoir un rôle structural en s'intégrant aux membranes des cellules.

L'enfant peut ainsi recevoir également des vitamines et oligo-éléments (zinc, fer, cuivre...), en particulier si l'alimentation par perfusion est exclusive, et des minéraux (calcium, sodium, potassium...).

"Nous ne pouvons pas aujourd'hui incriminer la fabrication ou la composition de ces poches ; c'est toute la chaîne depuis la fabrication jusqu'à l'administration du contenu qui fait l'objet d'enquêtes multiples", a expliqué la ministre lors d'une conférence de presse.

Une nutrition parentérale pour "passer le mauvais cap"

"Les enfants prématurés, très fragiles, ne sont pas à même de synthétiser les apports nécessaires alimentaires, explique le professeur Astier. Leurs systèmes digestifs, encore immatures, ne leur permettent pas d'absorber et de métaboliser le lait maternel. Une alimentation extérieure est généralement nécessaire pour leur apporter les nutriments et passer le mauvais cap", ajoute le pharmacien.

Cette alimentation se fait par voie parentérale (c'est-à-dire, en dehors du système digestif), en injectant par voie intraveineuse, une nutrition liquide et stérile. L'immaturité des nouveaux-nés les rend plus sensibles aux infections, d'où l'importance de cette stérilité.

La poche de nutrition administrée quotidiennement aux prématurés est composée de glucose (sucre), d'acides aminés, de lipides, d'ions et de vitamines, nécessaires au bon développement et à la maturation de leurs organes. Les calories sont apportées par les glucides et les lipides.

Ce "gasoil de l'organisme" est transformé par le corps en énergie, utile au métabolisme basal (fonctionnement des organes au repos) et à l'activité physique. Les acides aminés, qui ne sont en fait que des protéines "pré-découpées", n'apportent pas de calories, mais permettent la fabrication des muscles. L'apport en ions et en sels minéraux par la poche est primordial pour le corps humain qui n'est pas capable de les synthétiser.

Des conditions d'asepsie très strictes

La fabrication de ces poches de nutrition peuvent se faire par trois réseaux : soit par les pharmacies hospitalières, soit par des "façonniers", soit dans le service même. Les façonniers, industriels privés qui fabriquent à "façon", respectent les mêmes conditions d'asepsie draconiennes que les pharmacies hospitalières et sont soumis aux mêmes contrôles d'hygiène. Pour les nouveaux-nés de réanimation néonatale, les poches de nutrition sont préparées "à la carte" selon leurs besoins quotidiens, variables d'un jour à l'autre.

Cette préparation sur mesure peut facilement être réalisée dans des services adaptés comme les pharmacies hospitalières ou les industriels. Leurs équipements leurs permettent en effet de respecter des conditions d'asepsie extrêmement strictes, même si le risque zéro d'infection n'existe pas. La plupart des services hospitaliers étant moins "équipés" en matériels d'asepsie que les unités dédiés uniquement à cela, la stérilité est moins stricte et le risque d'infection des poches de nutrition est majoré quand elles sont préparées au sein même des services.

Problème de stérilité ou de constitution de la poche de nutrition ?

Pour le professeur, si la poche de nutrition est mise en cause dans ces décès, cela peut être pour différentes raisons. Pour lui, le problème peut venir de la constitution même de la poche, mais le facteur "humain" ne peut pas être écarté. Bien que les pharmacies ou les industries assurent un produit de qualité, on peut observer parfois des déséquilibres dans les composants du liquide de nutrition. Cette "instabilité physique" favoriserait la précipitation des éléments entre eux et la formation d'agrégats, comparables à des "caillots".

Même si cette éventualité est statistiquement faible, ces agrégats une fois formés seraient responsables d'obstruction des vaisseaux. L'autre cause probable pourrait être une rupture de la stérilité de la poche par répétitions de sa manipulation en y injectant par exemple des médicaments. La manipulation répétée par les professionnels de santé multiplierait alors les contaminations bactériennes. Or, les bactéries, heureuses d'avoir des nutriments pour s'alimenter, se multiplient davantage dans une poche de nutrition.

La présence de quelques germes dans une préparation de nutrition la transforme en quelques heures en un véritable "bouillon de culture" avec un risque infectieux majeur ; d'où l'importance d'une stérilité parfaite pour une nutrition parentérale.

Enfin, l'injection de médicaments dans la poche de nutrition pourrait être, elle aussi, à l'origine d'un déséquilibre dans le liquide, responsable de précipitations et de formation d'agrégats.

"Pour l'instant, nous n'avons aucune preuve que la poche soit responsable du décès des prématurés", conclut le professeur Astier. Seules l'enquête et les analyses en cours nous permettront de trancher.

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