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"On a voulu alerter sur le retard que nous prenons en médecine de reproduction"

Il y a 35 ans, le Pr René Frydman, obstétricien, a donné naissance à Amandine, le premier "bébé éprouvette". Aujourd'hui, il publie un manifeste co-signé par 200 spécialistes pour la généralisation sans exclusion de la procréation médicale assistée (PMA). Il était l'invité du Magazine de la santé ce mercredi 25 janvier.

Rédigé le , mis à jour le

Entretien avec le Pr René Frydman, obstétricien

Dans son livre intitulé "Le droit de choisir : manifeste des médecins et biologistes de la procréation médicale assistée" (Ed. du Seuil), le Pr René Frydman prolonge sa tribune, publiée dans Le Monde du 16 mars 2016 et co-signée par 130 médecins et biologistes affirmant avoir enfreint la loi sur la PMA. Pour rappel, la loi n'autorise la PMA que pour les couples hétérosexuels et infertiles.

  • Pourquoi avoir écrit ce livre aujourd'hui ? Est-ce une volonté de peser sur la campagne présidentielle ?

Pr René Frydman : "La sortie du livre n'était pas calculée de cette façon. La discussion doit se faire à n'importe quel moment, campagne ou pas campagne. C'est un problème de société. Avec les 200 collègues qui ont signé ce manifeste, on a voulu alerter sur le retard que nous prenons en médecine de reproduction, et la mauvaise médecine que nous faisons. Il est pénible de voir des médecins, des biologistes de grande qualité reculer dans leur efficacité.

"Dans la fécondation in vitro, qui concerne tout de même 70.000 tentatives par an, 60 à 70% des embryons ne vont jamais se développer. C'est énorme. Il faut savoir pourquoi on est confronté aujourd'hui à des problèmes d'infertilité qui semblent plus importants que dans le passé. Plus on avance en âge, moins il y a d'embryons qui vont s'implanter et devenir des bébés. On peut dans certaines circonstances essayer de comprendre pourquoi mais pour cela, il faut analyser les embryons avant de les transférer pour ne pas faire des congélations inutiles, des transferts inutiles qui vont aboutir à des échecs, à des pénibilités et aussi à des fausses couches. Mais nous n'avons pas le droit de le faire. La question est donc de savoir pourquoi on n'a pas le droit de le faire avant d'implanter des embryons alors que parmi les 800.000 femmes qui vont être enceintes chaque année, elles ont le droit de rechercher si l'enfant qu'elles portent au stade de trois mois a tout ce qu'il faut sur le plan chromosomique ou pas. Et cette possibilité est autorisée une fois enceinte, mais elle n'est pas autorisée avant pour ces patientes à risque. C'est une première incohérence.

"Deuxième incohérence : beaucoup de femmes viennent avec un désir d'enfant tardivement pour différentes raisons. Et au bout d'un certain temps, les choses ne marcheront pas et donc il faut peut-être envisager des alternatives. Et parmi ces alternatives, il y a le recours au don d'ovocytes. Il faut y réfléchir. Environ 8.000 femmes par an en France souhaitent avoir recours au don d'ovocytes en y ayant réfléchi et accepté la situation."

  • Qu'en est-il du don d'ovocyte en France ?

Pr René Frydman : "Notre législation ne prévoit pas de rémunération, elle indemnise. Le vrai problème c'est qu'on ne fait pas suffisamment de campagnes pour le don d'ovocytes. Beaucoup de femmes sont généreuses, elles ont bénéficié éventuellement de traitements… mais elles ne sont pas accompagnées et ce don n'est pas favorisé. La moitié des centres de fécondation in vitro ne peuvent pas faire de dons, ce sont des centres privés. La législation française ne les autorise pas à faire de dons d'ovocytes. Quelques centres publics sont autorisés à faire des dons d'ovocytes. De plus, tout le monde ne peut pas faire de campagnes d'information sur le don pour les femmes, pour le public. Il faut que ce soit l'Agence nationale qui fasse une campagne nationale qui attire l'attention durant un moment puis s'estompe au cours de l'année.

"Le comble et l'incohérence, c'est que les femmes qui partent à l'étranger car il n'y a pas suffisamment de donneuses en France vont être remboursées par la Sécurité sociale française d'une part de leurs démarches à l'étranger (5.000 – 6.000 euros), elles seront remboursées jusqu'à 1.500 euros pour un acte qu'il est interdit de faire dans ces conditions en France.

"Troisième incohérence, des femmes seules n'ont pas le droit en France de décider de leurs propres ovocytes. Des femmes relativement jeunes de 33-35 ans qui n'ont pas encore de prince charmant ou qui ont d'autres choses en vue, savent que la fertilité baisse avec l'âge et elles pourraient avoir envie à mettre des ovocytes de côté. Mais nous n'avons pas cette possibilité en France. On a le droit uniquement si on a le cancer. Dans ce cas, on peut préserver vos ovocytes. Ou alors on peut préserver vos ovocytes si vous souhaitez donner en même temps."

Pr René Frydman : "Non, ces débats et ces manifestations ne m'inquiètent pas si on pose tous les problèmes. Il faut évoquer et parler des problèmes de société. Or, on est en train de passer du médical au sociétal, c'est-à-dire qu'on a de plus en plus de demandes qui ne  sont pas forcément médicales au sens classique du terme mais qui sont sociétales. Si on ne peut pas en discuter et s'il y a une omerta de peur de quelques vagues politico-médiatiques, c'est dommage car nous sommes tout de même confrontés à des femmes seules ou à des couples qui vont à l'étranger, qui sont dans la difficulté, qui déboursent et qui alimentent un commerce insupportable.

"Les médecins spécialistes dans ce domaine sont devenus des agents de circulation. On conseille et oriente des couples vers tel ou tel pays pour telle ou telle pratique… Parfois on déconseille car il y a soit de la commercialisation, soit de l'exploitation voire carrément du charlatanisme. Et ensuite, la France va récupérer et gérer ces grossesses parfois multiples avec des risques de prématurité."

  • La décision de Donald Trump de réduire les fonds fédéraux pour les organisations internationales qui s'occupent d'avortements vous inquiète-t-elle ?

Pr René Frydman : "Oui, cette décision est inquiétante. Il existe deux lignes politiques. Et la politique va influencer sur l'exercice médical. Soit on va donner une autonomie de plus en plus grande aux individus et particulièrement aux femmes dans leur choix de maternité et du moment de la maternité, soit on impose une vision étatique pour décider ce qui est bien pour untel ou untel. Cela ne veut pas dire qu'il faut faire tout et n'importe quoi. Je suis opposé à certaines pratiques comme la grossesse pour autrui car j'estime dans ce cas qu'on franchit une ligne rouge qui est l'exploitation de femmes à ses propres fins ou la commercialisation du corps qui est une voie extrêmement dangereuse. Il faut donc être vigilant sur le plan éthique, il ne s'agit pas de faire tout et n'importe quoi. Et il faut se poser la question de savoir si telle ou telle pratique, telle ou telle recherche est délétère pour l'enfant à naître, si elle est délétère pour telle personne qui participerait de façon exploitée à tel désir d'enfant. Il faut savoir dire non."
 

Livre :

  • Le droit de choisir
    Manifeste des médecins et biologistes de la procréation médicale assistée

    René Frydman
    Ed. Le Seuil, janvier 2017

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